Par Isabelle Lescent-Giles[1]

La campagne électorale française n'intéresse guère les Américains, focalisés sur le Proche et le Moyen Orient. Mais ils ne sauraient manquer l'occasion de fustiger "le paradoxe français" en matière économique. L'édition internationale de Newsweek du 20 mars dissèque ce paradoxe sous le titre De Villepin leads Neo-nationalist Wave.

Newsweek rappelle que la France a le taux d’investissement direct étranger le plus élevé d'Europe : 42% du PIB, contre 36% en Grande-Bretagne et 25% en Allemagne. En dépit de cela - ou peut-être à cause de cela - la rhétorique néonationaliste domine le discours politique à droite comme à gauche. En témoignent les levées de bouclier de la classe politique française lors des récentes tentatives de prise de contrôle de "champions nationaux' par des sociétés étrangères : rumeurs de rachat de Danone par Pepsico ou de Suez par l'Italien Enel, OPA de l'indien Mittal sur le sidérurgiste Arcelor – considéré comme français en dépit de son assise européenne.

Pour le magazine, le Premier ministre français, saisissant l'occasion de redorer une cote de popularité "tombée au niveau de celle de G.W. Bush" (sic !), crie "aux barricades" et mobilise l'opinion publique française. L'acier, l'eau et les yaourts sont des "industries stratégiques" à défendre. Les cris du coq gaulois, dans la foulée du rejet français de la Constitution européenne, renforcent la tentation nationaliste en Europe et érodent la confiance des investisseurs étrangers. Villepin n’est qu’un "luddite saccageant une machine économique européenne déjà bien essoufflée".

Mais Newsweek veut croire que Villepin est aussi un "prestidigitateur" qui utilise le réflexe nationaliste pour faire accepter aux Français les réformes indispensables. Les syndicats applaudissent le sauvetage de Suez par Gaz de France. Pourtant, le gouvernement vient de réussir sans effort ce qui semblait impossible : la privatisation de Gaz de France. De 80%, sa part dans le nouveau groupe tomberait à moins de 35%. Quant à la réforme du Contrat Première Embauche, c'est un premier coup porté à une législation du travail qui est pour les Américains et pour beaucoup d'Européens la cause des records français en matière de chômage.

Paul Hofheinz, fondateur du think-tank européen Lisbon Council, qualifie ainsi l'action des gouvernements français successifs à Bruxelles : "à gauche dans le discours, à droite dans les faits. Brandir les grands principes et agir avec pragmatisme". Cette hypocrisie est-elle le seul moyen de réformer la France ? Newsweek regrette que personne dans la classe politique française n'ait le courage de dire simplement : "l'ouverture des frontières est une bonne chose pour la France". Je ne suis pas sûre qu'une majorité de Français partage cette analyse.

Notes

[1] Isabelle Lescent-Giles est maître de conférences en histoire économique à Paris IV ; ancien membre de l'Institut Universitaire de France, elle est spécialiste du déclin et de la renaissance de l'économie britannique au XXème siècle.