Les réformes en cours remettent sérieusement en cause les principes sur lesquels repose notre droit du travail. D’une certaine manière, celui-ci est un enfant des Lumières. La liberté n’est rien d’autre qu’un état de nature où l’homme est un loup pour l’homme : le plus fort l’emporte toujours. Les relations de travail échappent moins que les autres à cette fatalité. Le XIXème siècle est là pour nous le rappeler : l’inexistence d’un droit bornant le pouvoir des employeurs s’est soldée, selon le mot de Tocqueville, par l’apparition d’une "aristocratie manufacturière (qui), après avoir appauvri et abruti les hommes dont elle se sert, les livre en temps de crise à la charité publique pour les nourrir".

Il s’en est suivi une lente construction de "filets de protection" sur lesquels les salariés peuvent désormais se reposer : l’un des principaux, même si ce n’est pas le seul, a été l’instauration d’un droit du licenciement dont les deux piliers sont, d’une part, la justification par l’employeur de l’éviction du salarié, d’autre part, l’indemnisation de ce dernier. Ce peut être une des fiertés de la génération vieillissante: elle a fait sortir le salariat de la grande pauvreté, sinon de la misère. Lorsqu’il est question de mettre ces garanties entre parenthèses, comme c’est le cas dans les contrats, dits "nouvelle embauche" ou "première embauche", nous avons donc vite fait d’invoquer les "leçons de l’Histoire" et de prédire l’"horreur économique" ou le "retour de la Barbarie".

Ces jugements catégoriques reposent sur un anachronisme. L’Histoire de France n’a pas commencé au lendemain de la Révolution et ce n’est donc pas la proclamation de la liberté d’entreprendre qui a sitôt provoqué l’asservissement du prolétariat. C’est le contexte dans lequel cette liberté a été proclamée qui explique les effets pervers de cette proclamation. Les tutelles de l’Ancien Régime associaient servitudes et protections ; la suppression des premières — bonne nouvelle — a donc fait tomber les secondes – mauvaise surprise. La paupérisation doit donc être comprise comme la conséquence d’un effet de transition et non comme un "effet de la liberté". Elle n’autorise pas à penser que celle-ci constitue un vice. Certes il sera dit que la liberté fait seulement ce qu’elle doit faire : elle libère mais ne sait protéger. Soit, mais cela doit nous conduire à rechercher de la protection sans nécessairement que celle-ci se solde par le sacrifice de la liberté. Au reste, dans les pays comme les Etats-Unis qui n’ont pas eu à connaître semblables ruptures aux nôtres nul n’imagine que la protection sociale doive se faire au détriment de la liberté.

Le seul assouplissement des relations de travail ne saurait donc justifier une dénonciation de la régression sociale. Tout dépend du contexte et donc du point de savoir si cette "libéralisation" fait tomber les protections dont bénéficient les salariés. La comparaison avec les temps passés ne tient pas. La mise entre parenthèse du droit du licenciement limite sans doute les droits des salariés licenciés. Mais elle intervient alors que ceux-ci bénéficient de bien d’autres garanties, et principalement de l’assurance-chômage. L’on comprend alors la fausseté de l’alternative : plus de contraintes pour l’employeur égale plus de progrès social ; plus de liberté conduit à la régression sociale. Le problème est en fait de savoir qui assume la protection (l’employeur ou la collectivité ?) et comment on s'y prend (reclassement ou indemnisation ?). Sur ces sujets, des évolutions sont en cours et les discussions ne sont sans doute pas achevées. Cependant, évitons que la vulgate historique ne nous empêche d’avancer.