Mon texte initial a suscité un certain nombre de réactions, auxquelles je suis ravi de répondre – après tout, engager un dialogue est précisément la raison d'être d'un blog, et les messages reçus soulèvent sans aucun doute des questions importantes.

Une précision, d'abord : le but de mon texte était simplement d'apporter des informations factuelles, là où je pensais qu'elles pouvaient être utiles. Certains des commentaires tournent autour du thème : la rémunération des universitaires n'est pas la seule question, ni même sans doute la plus importante. D'accord, cent fois d'accord, et essayons d'aller plus loin (en ce sens, la discussion se rapprochera sans doute de celle suscitée par le papier d'André Levy-Lang, dont je partage très largement les opinions)[1].

Quelques réponses

Sur les faits, d'abord. Certes, les universitaires français ont la sécurité de l'emploi. Mais beaucoup de chercheurs américains aussi. Une bonne proportion des professeurs d'université (y compris votre serviteur) ont aux US un statut tenured, c'est-à-dire d'emploi à vie. L'avantage est même plus substantiel qu'en France, dans la mesure où n'existe pas aux US d'âge obligatoire pour la retraite. La différence est que la tenure s'acquiert après un minimum de six ans comme assistant professor, et est décidée au cas par cas après évaluation serrée des travaux : ce n'est pas un droit mais une reconnaissance. De même, il est vrai que certains universitaires français arrondissent leurs fins de mois par des travaux non universitaires (conférences, consulting, …). Mais les Américains ne s'en privent pas non plus (j'ai des collègues multimillionnaires). Pour avoir pratiqué la chose dans les deux pays, j'ai pu constater que le prestige supérieur des grandes universités américaines y conduit en fait à des rémunérations beaucoup plus élevées pour ces activités.

EL me reproche, un peu vertement, mon manque de rigueur. Pas d'accord. Le salaire d'un jeune CR au CNRS est "entre 2000 et 2500 euros mensuels", ce qui donne en gros de 29 000 à 36 000 dollars par an. En Junior College, la moitié des jeunes enseignants gagnent moins de 40 000 dollars par an (c'est la définition d'un salaire médian), parfois nettement moins. Ajoutez l'absence de garantie d'emploi et une charge d'enseignement assez lourde (elle est nulle au CNRS), je maintiens qu'on obtient des situations tout à fait comparables[2]. Je connais d'ailleurs des enseignants de petites universités qui rêveraient d'un emploi "à la française", voire en France. Là où le bât blesse, c'est qu'en haut de l'échelle, les grandes universités dites de recherche recrutent leurs assistants à 90 000 dollars par an (au moins en économie, plus en business schools, etc.). C'est précisément ce que je voulais montrer : la France offre des salaires compétitifs aux chercheurs médiocres, mais totalement insuffisants aux chercheurs performants (mea culpa pour la comparaison aux soldats et aux généraux, qui n'était effectivement pas très claire ; il s'agit de talent, pas de hiérarchie). En termes de positionnement stratégique, on fait mieux. Essayez de payer tous les footballeurs de Ligue 1 au même salaire ou à peu près, quelque soit leur valeur "de marché", et on reparlera des performances des clubs français en Coupe d'Europe.

Sur l'accusation de "corporatisme", enfin : pas d'accord. La seule "corporation" à laquelle j'appartiens maintenant est celle des chercheurs français expatriés, et franchement elle n'a pas besoin d'être défendue. Comme le remarque fort bien Falpars, si un système dépassé conduit à un exode significatif de chercheurs de haut niveau, c'est la capacité d'innovation du pays qui est en péril - toutes les théories récentes sur les déterminants de la croissance longue nous le disent. De même, Pitr a entièrement raison : les chercheurs peuvent s'expatrier, et ne s'en privent pas, d'autant que les conditions de travail sont aussi nettement supérieures ailleurs (croyez-moi, après quinze ans de CNRS, j'ai bien des anecdotes croustillantes sur les inefficacités bureaucratique du système français). Enfin, les chercheurs (français ou étrangers) ne travaillent pas "que pour l'argent" ; nous avons tous décliné des offres du privé à quatre ou cinq fois notre salaire (américain). Mais quand l'argent va avec de meilleures conditions de travail et un environnement scientifique optimal, il est difficile de résister.

Que faire ?

Que faire, donc ? La suggestion de Pitr est intéressante : au minimum, ôtons ces carcans réglementaires qui contraignent les activités extra-universitaires des chercheurs. Ce qui revient à (je cite) "admettre conceptuellement que le rôle de l'Etat n'est pas d'employer les chercheurs, mais de leur fournir une partie au moins de leurs revenus en contrepartie d'obligations non-exclusives". Je suis ambivalent vis-à-vis de cette proposition. Dans l'immédiat, comme une réforme de fond est improbable (au moins avant quelque temps), c'est une soupape de sécurité absolument indispensable, et il est urgent de la mettre en place. Mais à long terme, j'y vois trois dangers. D'une part, ce n'est sans doute pas suffisant ; comme je l'ai dit, la différence de traitements subsistera, et les universitaires expatriés peuvent faire du consulting aussi bien (ou mieux) qu'en France. En second lieu, on va introduire à terme une forte différence de situation (au sens large) entre recherche fondamentale et recherche appliquée, et l'on sait que sacrifier la recherche fondamentale est indolore à court terme mais suicidaire à longue échéance. Troisièmement, veut-on vraiment développer une génération de chercheurs à temps partiel, consacrant une large part de leur temps à des activités extra-universitaires ? Encore une fois, je pense du bien de ces activités ; nous apprenons beaucoup à nous frotter de temps en temps au monde réel. Mais point trop n'en faut. Rétrospectivement, je constate que ma principale motivation pour quitter la France et m'établir aux Etats-Unis était d'avoir enfin le luxe inouï de consacrer la plus grande partie de mon temps à ce que je fais de mieux – la recherche – dans de très bonnes conditions matérielles. Ma production scientifique est bien supérieure à présent, et je n'ai jamais regretté mon choix.

Je pense sincèrement que si l'on veut faire l'économie d'une réforme de fond ("nettoyer les écuries d'Augias"), on ne pourra au mieux que prolonger la crise latente, et la situation continuera de se dégrader. Mais comment réformer? Je me contente de quelques piques pour lancer le débat.

  • Méfions-nous des chiffres agrégés. La France consacre, en part du PNB, beaucoup moins à la recherche que d'autres pays développés ? Vrai. Il faut augmenter cette part ? Oui. Donc, injectons de nouveaux crédits et tout ira bien ? Certainement pas. Il faut des changements de structure, faute de quoi l'augmentation des moyens, pour indispensable qu'elle soit, ne donnera qu'une petite partie de ce qu'on peut en attendre. En fait, une injection massive de ressources doit être l'occasion de mettre en place des réformes de grande ampleur.
  • La séparation entre chercheurs et universitaires n'a aucun sens. Les universitaires sont d'ailleurs censés passer une large partie de leur temps à faire de la recherche, et beaucoup le font ; inversement, je n'ai jamais compris comment on pouvait faire de la bonne recherche sans encadrer des thésards bien formés – et il est alors naturel de prendre part à cette formation[3].
  • PiWi écrit : "Le travail d'un professeur US est EVALUE en permanence (recherche et cours). Il existe donc un "prix" du marché". Je suis d'accord, mais en renversant les termes : c'est parce qu'il existe un véritable marché que les universités doivent, de façon d'ailleurs totalement décentralisée, évaluer les chercheurs, et pas seulement les leurs. Le temps consacré à de telles évaluations est considérable ; il porte sur les ‘internes' (pour décider par exemple la tenure d'un assistant), mais aussi et surtout sur les "externes" auxquels on pourrait faire une offre. Encore une fois, pensez aux footballeurs, et vous aurez une bonne idée du système (quoique qu'évaluer un footballeur est probablement plus facile qu'un chercheur : les buts ne sont pas marqués dix ans après leur publication).

Cet aspect est à mon sens crucial. Ce qui a vécu, c'est le système centralisé dans lequel la gestion des projets, des ressources et des hommes est déléguée à un petit nombre d'acteurs situés au sommet d'une hiérarchie. C'est une évidence, que Karl Popper avait rappelée en son temps : la recherche est par définition imprévisible, et toute tentative de la contrôler de façon centralisée est vouée à l'échec. Le grand secret du système américain, c'est la multiplication des trials and errors indépendants : chaque université ou organisme de recherche développe ses propres idées et monte ses propres programmes. Parfois en collaboration avec d'autres ; souvent dans le cadre de financements par les grandes agences de recherche, dont le rôle est crucial et devrait être analysé et discuté en détail. Mais vouloir centraliser l'innovation est une hérésie.

Je suis donc un partisan convaincu de la décentralisation et de l'autonomie des universités. Mais attention : si l'on décentralise mal, le remède peut tuer le patient. Dans l'état actuel des choses, je crains qu'une autonomie significative conduise souvent à la création de baronnies locales, tout aussi peu productives, tout aussi fermées sur l'extérieur, et n'ayant de facto de comptes à rendre à personne. Tant que les universités et les organismes de recherche ne verront pas leur reconnaissance, leurs moyens, je dirais presque leur survie dépendre avant tout de la qualité de l'enseignement et de la recherche qu'elles produisent, il n'y a que peu d'espoir à mettre dans la décentralisation.

J'ai proposé ailleurs[4]quelques pistes pour atteindre cet objectif. Mais il est temps pour moi de me taire et à la discussion de reprendre.

Notes

[1] Pour mémoire, la revue Commentaire a consacré en 2004-2005 des numéros spéciaux à la recherche et l'enseignement supérieur, numéros dont je recommande vivement la lecture

[2] Encore faudrait-il prendre en compte les charges sociales. Aux Etats-Unis, elles sont un élément important du contrat, et j'aurais tendance à prendre en France le salaire "superbrut" (y compris les cotisations patronales) pour le comparer au salaire total américain (y compris les cotisations de l'employeur).

[3] Si encore le CNRS accueillait les meilleurs chercheurs, et l’université les meilleurs enseignants... Mais je suis prêt à parier, au moins pour mon domaine (l'économie), que les dix meilleurs universitaires ont une production de recherche cumulée (mesurée par exemple en publications dans de grandes revues internationales, ou en conférences invitées à des congrès internationaux, ou tout autre critère reconnu internationalement) supérieure à l'output total des cent chercheurs les moins productifs (qui, eux, n'ont pas à assurer d'enseignement). Needless to say, l'inverse est également vrai : comparer les dix meilleurs chercheurs aux cent universitaires les moins productifs serait humiliant pour les seconds.

[4] "Que retenir de l’exemple américain ?", Commentaire, 108, Hiver 2004-2005.