L'été dernier, nous avons eu droit à la version hexagonale du patriotisme économique. Quelques mois plus tard, l'étendue des dégâts est impressionnante : une instrumentalisation politique de tous bords et une balle perdue de plus sur l'image de la France dans les milieux d'affaires internationaux. Au point de désormais gêner des rapprochements audacieux conduits par des groupes d'origine française, pour le présent et pour l'avenir.

Ayant analysé ce "succès" international au box office, certains souhaitent renouveler le l'opération en livrant la version européenne. En première approche, cela peut paraître plus politiquement correct. Mais tout comme son frère aîné, le patriotisme économique européen ne résistera pas à l'épreuve du temps, des faits et de son instrumentalisation.

Bien évidemment, quand le cadre naturel d'évolution des entreprises est l'Europe, il est essentiel de développer des leaders européens intervenant sur plusieurs marchés domestiques. Mais quelle étrange idée de vouloir "vendre" ce concept au moment du closing de Alcatel/Lucent ou de Arcelor/Dofasco, ou encore quand on analyse avec le recul les vertus de l'alliance Renault/Nissan ! Ces opérations sont certes toutes différentes par leur nature industrielle, mais elles ont en commun d'invalider de facto le concept.

Nelly Kroes a tout à fait raison en déclarant que l'Europe a besoin de "champions mondiaux qui ont leur siège en Europe" : il est inopportun voire contreproductif de manipuler ces concepts de patriotisme économique, à la fois sur la forme et sur le fond.

  • Sur la forme : sa crédibilité dans l'opinion publique ne tiendra pas très longtemps, et cela même au moment où le projet européen est en difficulté ; n'ajoutons des arguments faciles et efficaces aux souverainistes !
  • Sur le fond : le concept sera évidemment déformé par une assimilation entre patriotisme et protectionnisme, à l'heure où la côte d'amour des barrières protectionnistes remonte dangereusement dans l'esprit d'un certain nombre de leaders politiques.

Plus grave encore, c'est un moyen de polluer ou d'éviter les vrais débats sur la stratégie industrielle de l'Europe, illustrée par exemple avec la mise en place de pôles de compétitivité européens à rayonnement mondial, l'approfondissement de la commande publique européenne ou encore la révision de la doctrine en matière d'analyse de la concurrence.

Au final, il s'agit donc de faire du patriotisme économique européen, mais sans le dire.