Trois France

Il y a trois France.

Il y a des Françaises et de Français qui vivent raisonnablement bien. Entrepreneurs, ils sont forts de leur savoir-faire et de leurs clients. Salariés, leurs études ont débouché sur un contrat de travail contresigné par une entreprise qui se défend sur ses marchés, ou un de nos grands services publics. Cette France comprend peu de représentants des minorités visibles. Les hommes en sont le groupe dominant. Elle habite plutôt dans le centre des villes et dans les banlieues paisibles ; certains de ses membres vivent encore à la campagne. Elle est la plus importante en nombre. Utilisons l'expression de France centrale pour la désigner.

Il y a une deuxième France, qui vit à l'heure internationale. On y trouve des propriétaires d'entreprise qui sont loin d'être tous des héritiers, des dirigeants de grands groupes bénéficiant de stock-options, des banquiers, des avocats, des chasseurs de tête, des consultants, des chercheurs, des médecins ainsi que des écrivains, des philosophes, des peintres, des sculpteurs, des galeristes, des chanteurs, des metteurs en scène, des acteurs, des producteurs de cinéma, de télévision, de spectacles, etc. Une partie de ces personnes a été formée dans des universités américaines, l'autre sur le terrain, mais l'anglais est leur langue commune. Dans ce groupe, on trouve des personnes dans la force de l'âge et aussi des jeunes diplômés qui pensent qu'il est plus motivant de travailler dans des entreprises étrangères que dans des entreprises françaises, hors de France que dans nos frontières. A la vérité, cette France comprend pas mal d'étrangers. Elle vit à Paris, mais aussi bien en Belgique, en Suisse, à Londres, à New York ou à Hong Kong. Ses membres créent de la valeur, beaucoup de valeur. Ils gagnent de l'argent, beaucoup d'argent. Appelons ces personnes les Internationaux de France. Ceux qui les apprécient voient en eux l'aile marchante de notre pays. Ceux qui ne les aiment pas leur reprochent de ne pas partager les valeurs de la France centrale, de ne pas avoir la même notion de l'argent : ici, cent euros de plus par mois, c'est important ; là, c'est le prix d'un dîner dans un bon restaurant.

Il y a une troisième France, celle qui vit en dessous du seuil de pauvreté. Quand on est dans la France centrale, on s'en tire – avec des hauts et des bas, mais on s'en tire. Quand on est dans la Tierce France, appelons-la comme ça, on galère et on n'a pas beaucoup de chance de s'en sortir ; d'où la crainte des membres les plus fragiles de la France centrale de s'y retrouver un jour, par exemple du fait d'une maladie ou d'un licenciement. La Tierce France ne se résume pas aux habitants des "quartiers". Elle ne constitue d'ailleurs pas un groupe très homogène. Elle comprend des membres des minorités visibles qui ne vivent pas dans les cités, les sans-logement, les sans-papier, les illettrés, les personnes handicapées qui n'ont pas de travail, et bon nombre de personnes qui ont tout simplement perdu l'espérance.

Deux gauches

Il y a deux gauches.

Il y a la gauche de la gauche qui défend les exclus de la Tierce France, avec un discours fortement teinté d'idéologie, pas toujours très rationnel, avec un sens aigu de la provocation et une constance qui n'est pas sans mérite. Et il y a la gauche réaliste rationnelle, moderne (quoi qu'elle dise parfois d'elle-même), qui a été au pouvoir à maintes reprises au cours des dernières années. La gauche réaliste colle à la France centrale. Elle en défend les intérêts, plus que ceux de la Tierce France qu'elle ne semble pas bien connaître et qu'elle ne représente d'ailleurs pas.

Je suis loin d'être seul à penser que l'intégration de la Tierce France dans la société passe par un aménagement des protections sociales dont bénéficient les membres de la France centrale. Forts des exemples étrangers, économistes, praticiens de l'entreprise, syndicalistes pensent que cette intégration passe par une politique permettant d'augmenter la richesse et d'en assurer un meilleur partage – et non la partager sans se préoccuper de la faire croître d'abord. De bons esprits de la gauche réaliste ne pensent pas autrement, au moins dans l'intimité de leur cabinet.

Pour réconcilier les deux gauches sur ce sujet, il faudrait que la gauche réaliste ose dire tout haut ce qu'elle pense. Il faudrait que la gauche de la gauche laisse son idéologie de côté et accepte le diagnostic économique que la gauche réaliste pourrait lui proposer. Il faudrait ensuite que la gauche réaliste, qui représente politiquement une partie de la France centrale, accepte le démantèlement au moins partiel des avantages – qui sont parfois des privilèges au sens étymologique – dont bénéficient bon nombre de ses électeurs. Pour être acceptable, une telle politique devrait s'accompagner de contreparties. Si la flexibilité est la condition d'une plus grande croissance et d'un meilleur partage de la richesse, il faut rendre supportable le surcroît de précarité individuelle qui y est attaché. Tout cela passe par la socialisation des risques supplémentaires qui pèseraient sur les membres de la France centrale, dans un jeu qui devrait être à somme nulle.

Deux droites

La droite n'est pas moins divisée sur la question des trois France. Je ne fais pas allusion aux péripéties actuelles ni aux questions de personne. Je me place dans la perspective définie par les créateurs de ce site : celle de l'élection présidentielle. Et de ce point de vue, il y a la droite qui voudrait et celle qui n'ose.

Il y a la droite économiste qui pense et dit haut et fort que l'exil d'une bonne quantité d'entrepreneurs, de professionnels, de cadres dirigeants, des jeunes diplômés, sans parler des acteurs, footballeurs et autres modèles qui nous font la leçon de l'étranger, est un appauvrissement. Pour elle, ces départs symbolisent le déclin d'une France qui ne serait plus guère attractive que pour les retraités de l'Europe riche qui aiment le centre de Paris, la Côte d'Azur, la Provence et le Périgord, le soleil et les bons restaurants. La droite économiste est favorable au démantèlement des privilèges de la France centrale mais reste assez discrète sur les mesures qui devraient l'accompagner pour le rendre acceptable. Elle entretient par ailleurs des points de fixation : après avoir réussi à réduire l'impôt sur le revenu, elle voudrait supprimer l'impôt sur la fortune à l'instar de ce qui s'est passé dans nombre de pays européens ; elle espère y arriver sans contrepartie.



L'autre droite, la droite opportuniste, se refuse aux réformes radicales, surtout quand elles sont aussi emblématiques que la suppression de l'ISF. Elle écoute ses électeurs. Elle sait que pour l'emporter au second tour de l'élection, elle devra rallier le centre gauche de la France centrale. Elle se dit que les Internationaux de France, dont le poids électoral n'est d'ailleurs pas considérable, finiront toujours par voter pour elle plutôt que pour la gauche, même réaliste.

Pour conquérir le centre gauche au deuxième tour, la droite opportuniste a tout intérêt à respecter les droits, avantages et privilèges de la France centrale. D'où le piège pour la gauche qui voudrait s'unir sur la défense d'une nouvelle politique d'insertion de la Tierce France.

Le premier grand parti modéré, de gauche ou de droite, qui proposera une vraie politique d'intégration de la Tierce France risquera de voir son adversaire utiliser la peur du changement comme argument électoral. Ceux qui sont aujourd'hui encore protégés par leur "droits acquis" ont en effet toutes raisons d'être inquiets. L'observation de Montaigne selon laquelle "en toutes choses, sauf simplement aux mauvaises, la mutation est à craindre" s'applique exactement à eux. Même si le volet social de la politique à définir doit couvrir les risques accrus qui pèseront sur les individus, les deux partis modérés, la droite opportuniste et la gauche réaliste, redoutent une réaction des électeurs sur le mode "on sait ce qu'on perd, on ne sait pas ce qu'on gagne".

Une politique ?

Les entreprises sont concernées par ces questions. Doublement.

Elles ont besoin d'une société homogène et harmonieuse pour prospérer. Elles ont besoin de toute la création de valeur dont les Internationaux de France sont capable. Elles ont besoin que les collaborateurs issus de la France centrale soient efficaces et motivés. Leur intérêt est enfin de favoriser l'intégration de la Tierce France : le commerce ne se développe pas dans l'insécurité ; le départ à la retraite des papy-boomers exigera un jour ou l'autre une reprise de l'immigration – inutile d'y penser si la Tierce France n'a pas réussi son insertion dans la société.

En même temps, à côté d'un système de formation rénové, les entreprises ont un rôle majeur à jouer pour assurer le succès de cette politique. L'inactivité totale, qu'elle soit due au chômage ou à la retraite, a un effet désocialisant sur les personnes qui en sont victimes. Pourvoyeuses d'emploi, les entreprises sont un puissant moyen de socialisation ; alors que les services publics représentent déjà une part record du revenu national, elles sont irremplaçables.

Intégrer la Tierce France, loger les sans-logement, apprendre à lire aux illettrés, former les jeunes sans qualification, faciliter l'insertion des chômeurs, donner des emplois aux personnes handicapées, tout cela va demander une nouvelle politique et des efforts. Offrir en même temps aux Internationaux de France un cadre de travail attractif dans notre pays pour les inciter à rester ou revenir, et contribuer au développement d'une économie non étatique, voilà qui va demander un peu de tolérance de la part de ceux qui ne les aiment pas.

A ce jour, on ne peut pas dire qu'il émerge du monde politique ni un diagnostic convaincant de la situation ni des propositions permettant de sortir de l'ornière. Comment ne pas le comprendre compte tenu du piège électoral analysé ci-dessus ? On ne voit pas qu'on puisse se passer des entreprises pour avancer. Elles doivent faire des propositions. Elles doivent esquisser des solutions. Elles doivent définir la manière de conduire le changement qui permettrait de progresser dans la bonne direction.