Par Vincent Piquet[1]

Bien que la campagne des présidentielles ne soit pas encore un sujet important outre-Manche, la crise du CPE a réveillé la curiosité des Britanniques pour la France, leur grand voisin malade.

Après s'être livrée à quelques analogies, la presse anglaise a bien compris que la réaction au CPE avait peu de rapports avec les grandes révolutions qui ont jalonné l'histoire de France. Non, 2006 n'est pas 1968 : la vision et la volonté de changement n'habitent plus la jeunesse. Cependant, comme l'explique bien Jon Henley du Guardian, la rue semble encore une fois sortir vainqueur. Ce n'est pas que "ces incorrigibles Français aiment faire la grève" ; c'est tout simplement que "les grèves et les manifestations, en France, ca marche !".

Les explications divergent sur les causes de ce mode de fonctionnement singulier. La raison la plus souvent retenue reste la surdité des structures politiques officielles. Le processus législatif retenu pour établir le CPE (concertation plus que limitée et recours à l'article 49-3) est complètement étranger à la démocratie telle que la conçoivent les Britanniques. Ceux-ci voient dans la crise du CPE l'illustration des errements d'une classe politique discréditée et incapable de jouer son rôle pédagogique auprès de l'opinion publique. En plus d'être sourds, les politiciens français sont faibles : The Guardian compare ces grèves à celles qui frappèrent le Royaume-Uni peu avant l'arrivée de Margaret Thatcher au pouvoir, et s'interroge : qui sera la Thatcher française ? Autrement dit, les Britanniques ont déjà enterré Chirac, sans grandes oraisons…

La presse britannique manifeste également une certaine incompréhension face aux motivations des manifestants. Nombre d'analystes concluent à un aveuglement dangereux face aux réalités d'un monde globalisé et ouvert - cecité entretenue par la classe politique de gauche comme de droite. L'analyse des "déclinologues" français sur le malaise francais et le terrible gâchis de ces dernières années se trouve en fait largement relayée outre-Manche ; Agnes Poirier fait de ce phénomène révélateur une bonne analyse, dans le Guardian encore. The Economist souligne quant à lui le rôle que joue, dans ce blocage, l'Education nationale et les syndicats qui la contrôlent, et rappelle que les Français, interrogés par sondage sur le jugement qu'ils portent sur le capitalisme, manifestent de très grandes réticences, avec un "taux de satisfaction" inférieur de moitié à celui de ses grands partenaires européens !

Enfin la presse britannique relève avec finesse le lourd silence de la gauche et du patronat. La gauche, à qui le gouvernement Villepin a ouvert un boulevard, reste incapable de formuler un projet alternatif digne de ce nom et laisse la voie libre aux extrêmistes et démagogues de tout poil. A un peu plus d'un an des élections, cette absence de projet n'augure rien de bon pour les négociations que les socialistes auront à mener avec les autres forces de gauche, à commencer par les communistes et les Verts... Quant au patronat, il n'a pas été en mesure d'infléchir le cours des evenements. Tout au plus le MEDEF a-t-il évité d'être la cible principale des manifestations, comme ce fut jadis le cas…

Une classe politique sourde en négociation avec un peuple rendu aveugle par des années de petits mensonges, tandis que ceux qui pourraient offrir une alternative restent muets… la presse britannique conclue avec justesse que la France va mal.

Notes

[1] Vincent Piquet est executive audit manager chez General Electric.