Les grandes manifestations qui ont emporté le CPE auront fourni un témoignage intéressant de l'état réel de la société française. En effet, derrière les banderoles d'un syndicalisme français enfin réuni se trouvaient… des étudiants ! Malgré les appels à la grève générale de ces derniers, les salariés n'ont globalement pas suivi. De mai 1968 à décembre 1995 puis mars 2006, il s'est quand même passé quelque chose en France. Et si c'était le progrès du dialogue social ?

Certes, les Français restent dans une attitude de défiance vis-à-vis du concept d'entreprise capitaliste. Cependant, lorsqu'il s'agit de l'entreprise où ils travaillent, leur opinion est singulièrement favorable. Le repli des grèves y est d'ailleurs significatif. Il serait partial de l'attribuer aux seuls changements de structure des entreprises ,d'autant que le phénomène de concentration accroît la capacité de mobilisation générale au sein des grands groupes… si la situation le justifie. Ce que l'on n'a peut-être pas vu, et ce que l'on regrette peut-être de devoir attribuer, au moins au point de départ, aux lois Auroux de 1982, c'est que le dialogue social est aujourd'hui au cœur des relations sociales dans l'entreprise. Que ce soit au niveau individuel, avec la contrainte légale de l'entretien individuel, au niveau de chaque établissement, au sein des Comités d'hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) et des Comités d'entreprise (CE), dans le cadre des négociations de groupe, on peut pratiquement dire que l'on n'arrête pas de négocier. Mais, comme il n'existe pas d'indicateur du dialogue social, le phénomène n'existe pas, ou bien il reste inaperçu.

Faut-il rappeler ici les résultats d'un sondage IFOP effectué en 2002 auprès des DRH ? Il montrait que, de 1997 à 2002, 76 % d'entre eux avaient engagé au moins une négociation collective, ce qui représentait un encours de 7,3 négociations dans les entreprises de plus de 250 salariés ! Ces négociations étaient partiellement contraintes par la loi (cf. les négociations sur les 35 heures), mais elles portaient aussi sur les salaires, l'intéressement aux bénéfices, les conditions de travail, voire les plans sociaux. Sur ce sujet, délicat s'il en est, alors que la loi même n'y fait aucune obligation, nombre de DRH ont obtenu la signature d'accords de la part des partenaires sociaux.

En 1995, le cœur des grandes grèves se trouvait dans la fonction publique et les établissement publics industriels et commerciaux (EPIC). Or, la situation présente montre que le blocage des transports publics a été, à la RATP et à la SNCF, très en retrait par rapport aux précédents mouvements. Il n'y a pas bien longtemps, des députés soucieux de rupture voulaient que la loi impose un service public minimum. Les dirigeants de ces entreprises redoutaient cette intrusion légale dans leurs processus de négociation. On sait que la RATP a fait œuvre de pionnier avec la politique de concertation pour assurer la continuité de service. La SNCF y vient et il ne fait aucun doute que cela joue sur un indice d'image jamais atteint, mesuré par un sondage IPSOS des 25 et 26 mars dernier. Il reste sans doute beaucoup à faire, mais un virage a été pris. L'avenir dira si, dans ces secteurs, la mobilisation peut encore dépasser le cadre strict des revendications propres à l'entreprise.

Les syndicats ne sont sans doute pas allés les chercher, mais ils ont été contents de trouver les lycéens et les étudiants. Cela interroge sur leur capacité à mobiliser leurs propres troupes, celle des insiders d'abord, comme on l'a vu. Celle des outsiders ensuite, cette multitude de chômeurs qui sont tenus à l'écart de l'emploi par les conditions qu'imposent ceux-là même qui ont un emploi. Car enfin, la loi sur l'égalité des chances est bien une conséquence des troubles de l'automne et, par rapport aux jeunes des banlieues qui les ont initiés ou subis, la capacité de représentation des manifestants du printemps est davantage autoproclamée que fondée sur une enquête circonstanciée ou une communauté de vie. Cette incursion des syndicats dans le monde des étudiants réjouit cependant car elle a donné au mouvement un service d'ordre qui a plutôt bien fonctionné et sans doute une réelle capacité à canaliser le conflit. Qui, en effet, mieux qu'un syndicat, peut reprendre la formule de Maurice Thorez (11 juin 1936) : "il faut savoir arrêter une grève" ! L'avenir prochain dira qui aura instrumentalisé l'autre.