Par Jean-Romain Fayard

"La farsa dell'Enel", troubles suivis de la capitulation du gouvernement sur le CPE, aménités intergouvernementales… Une évidente ironie parcourt les propos de la presse italienne lorsqu'elle se penche - assez rarement d'ailleurs - sur l'actualité française. Cinq années de gouvernement Berlusconi et la campagne électorale peu exaltante qui vient de s'achever devraient appeler l'Italie à une certaine réserve ? On se demande bien à quel titre, tant le bon sens a été défié ces derniers temps en France ! En un mot, l'Italie s'inquiète quand elle s'observe, mais se rassure quand elle se compare à nous…

Il ne faudrait pas se laisser abuser pour autant par ce ton plutôt léger adopté par la plupart des organes de presse italiens : le choix consistant à adopter une position courtoisement distante vis-à-vis du comportement français ne fait que mettre en évidence, par contrepoint, deux problèmes d'importance.

L'Italie, et plus particulièrement la Confindustria - le patronat italien -, s'interrogent sur le crédit qu'elle peut aujourd'hui raisonnablement accorder à un partenaire comme la France. Passe encore la maladresse - soyons euphémiques - de la politisation, en plein week-end, de la stratégie de défense de Suez face à Enel. Le quotidien économique Il Sole 24 Ore, dans son édition du 16 mars, a l'élégance de ne pas devenir sarcastique au sujet de notre chauvinisme (pardon : "patriotisme") économique, et espère juste être entendu en rappelant, on ne sait trop d'ailleurs à qui, de Berlusconi ou du gouvernement français, que la concurrence est un bien public, moteur de l'économie, pour le bénéfice de tous. Mais les propos du chef de l'Etat (la fin de non-recevoir opposée à Enel est une réponse à une opération purement financière, contraire à la volonté des actionnaires et des Etats français et belge, il ne faut y voir nul protectionnisme), alors même que Suez et Gaz de France semblent disposés à céder certains de leurs actifs belges pour obtenir l'agrément de Bruxelles pour leur fusion, ne peut rationnellement s'expliquer quant au fond que par une malencontreuse confusion de notes entre l'affaire Mittal et l'affaire Enel, et quant à la forme par une parfaite ignorance de la simple notion de décence vis-à-vis des membres de l'Union. Quant au retrait du CPE (Berlusconi avait lui aussi promis, sans lui non plus le faire, un assouplissement du droit du travail), il ne fait que confirmer aux yeux des Italiens que la représentation nationale, en France, est régulièrement désavouée par l'exécutif, qui considère décidément bien aventureux d'appliquer un texte voté par les représentants du peuple (Il Sole 24 Ore, 10 avril).

On ne peut également nier que la sobre neutralité, dans l'ensemble, de la presse italienne est due au fait que l'Italie est elle-même en proie à un doute causé par des difficultés économiques et politiques. La croissance stagne faute de réformes structurelles, et le résultat indécis du scrutin du 10 avril n'est pas de si bon augure pour le centre-gauche qui ne bénéficiera au mieux que d'une étroite majorité. Le regard porté sur notre pays s'en trouve ainsi modifié : l'autocritique perce sous les reproches adressés au gouvernement français, et c'est la conscience de ses propres faiblesses qui paraît limiter la virulence de la critique. On le constate même au sujet de l'affaire Enel, dans L'Espresso du 6 avril.

Un même constat s'impose dans ces deux pays : si l'indécision et les maladresses d'un gouvernement peuvent ne pas être immédiatement sanctionnés par sa chute, elles laissent en tout cas ses citoyens désenchantés et inquiets. Mais pour ce qui est des relations transalpines, soyons donc reconnaissants à l'Italie de ne pas appliquer nos méthodes protectionnistes : les autorités de la concurrence italiennes ont bien permis (La Repubblica du 4 février) à BNP Paribas d'acquérir la Banca Nazionale del Lavoro…