La France ne serait pas la cinquième puissance économique au niveau mondial si elle ne disposait dans son portefeuille industriel de nombreuses entreprises très compétitives. Elle peut même s'enorgueillir de plusieurs leaders mondiaux, notamment dans les matériaux de base comme l'acier, le ciment, ou le verre. Ses positions sont également solides dans bien d'autres secteurs comme l'aéronautique, l'agroalimentaire, le luxe, l'automobile, les équipements ferroviaires ou encore la grande distribution pour n'en citer que quelques-uns.

Ce qui frappe toutefois dans ce portefeuille, c'est que les positions les plus fortes se situent dans des secteurs anciens, voire traditionnels. Certes, nombre de ces secteurs utilisent et assemblent des technologies avancées et font preuve en ce sens, de grandes capacités d'innovation, mais leur intensité en recherche est en général faible par rapport à leur chiffre d'affaires et à leurs marges. Par ailleurs leurs marchés ne connaissent que des croissances très limitées sur le territoire national. Si l'on ajoute que dans ces secteurs, la concentration est déjà forte en Europe et qu'elle restreint en conséquence les possibilités de croissance externe, les entreprises ne peuvent assurer leur croissance, tant externe qu'organique, que dans les pays émergents d'Asie et d'Amérique du Sud notamment. Enfin, de multiples facteurs conduisent les entreprises de ces secteurs à rapprocher leurs unités de production de leurs marchés en croissance. Citons par exemple les coûts de production lorsqu'il s'agit d'entreprises manufacturières, les coûts de transport pour les produits pondéreux, ou encore les barrières douanières ou réglementaires. Les possibilités d'exportation s'en trouvent ainsi fortement limitées. L'on ne peut donc attendre de ces entreprises qu'une faible participation à la croissance de l'économie nationale et à la création d'emplois sur notre territoire.

A contrario, le portefeuille industriel de la France n'est pas très brillant dans les secteurs issus des nouvelles technologies : microinformatique, télématique, logiciels et progiciels, et biotechnologies notamment. On n'y compte en effet que deux entreprises parmi les cinquante premiers éditeurs mondiaux de logiciels, aucune société française parmi les dix plus gros constructeurs d'ordinateurs, une seule parmi les cent premières entreprises mondiales dans les biotechnologies et une autre parmi les dix premières mondiales dans le domaine des semi-conducteurs. Or, l'exemple américain est là pour nous montrer que, dans un pays développé, ce sont ces secteurs de pointe qui, avec les services, peuvent générer une croissance forte des richesses et des emplois

En bref, le déficit de croissance et de création d'emplois que connaît notre pays semble pour une large part résulter de son portefeuille industriel, lui-même conséquence d'un déficit d'innovation et d'esprit d'entreprise dans les nouvelles technologies directement issues de la recherche.

La question est maintenant de savoir si l'on peut ou non sortir rapidement de ce cercle vicieux. La réponse à cette question suppose d'abord une analyse des causes de la situation présente. Nombre de facteurs structurels et culturels ont été déjà pointés à cet égard, mais la crise récente du CPE a sans doute mis en lumière le plus important d'entre eux. Comme l'a si bien montré Schumpeter, l'innovation de rupture est avant tout un phénomène de destruction créatrice, d'emplois notamment. Or, la sécurité et la protection semblent aujourd'hui les demandes prioritaires d'une majorité de Français. Qu'importe dans ces conditions que l'innovation entraîne une création nette d'emplois, il faut d'abord pour l'opinion éviter à tout prix d'en détruire. Rien d'étonnant à ce que l'effort national porte en priorité depuis longtemps sur le maintien de l'existant et non sur la préparation de l'avenir. Ainsi, seul se révèlera un grand président, celui qui saura faire comprendre aux Français que flexibilité du travail et fluidité de l'emploi sont des conditions essentielles pour innover et donc pour survivre. Sinon, le déclin de la France et les malheurs des Français risquent bien vite de cesser d'être un sujet de conversation à la mode pour devenir une réalité qui fera mal.