Par Nicolas Vanbremeersch[1]

Le CPE a été, comme dans les media ou dans nos discussions, un des sujets centraux de la blogosphère ces dernières semaines. Après son "remplacement", en début de semaine, il est intéressant de jeter un regard rétrospectif sur les différentes étapes de la mobilisation et des débats en ligne.

Un sujet grand public

Les échanges en ligne autour du CPE ont atteint un volume énorme. Au total, ce sont près de 35 000 billets qui comportent le terme CPE, sur des dizaines de milliers de blogs différents. Le précédent grand sujet politique qui avait mobilisé en ligne, la loi sur les droits d'auteurs (DADVSI), n'avait réuni qu'environ 5 000 billets. On a donc ici dépassé le stade du combat confidentiel de spécialistes concernés, et ce sont des blogueurs de tous types qui se sont emparés du sujet. Le suivi du volume des billets publiés par les blogueurs permet d'identifier les principales phases de la montée de la contestation et la mécanique du mouvement.

Débuts timides

L'annonce du CPE, le 15 janvier, a fait un bruit relativement limité sur les blogs : le sujet a principalement été repris par les blogs de commentaire politique et de militants. Les grands blogueurs politiques de gauche n'ont pas réagi très rapidement (DSK ou Jack Lang n'en parlent que le 7 février), ni d'ailleurs leurs homologues de droite (Laurent Hénart, rapporteur du projet de loi, en parlera rapidement sur son blog, dans un grand silence : personne ne semble avoir, à ce moment-là, identifié ce blog comme lieu de militantisme virtuel).

La discussion sur le CPE s'est un peu élargie jusqu'au vote en première lecture à l'Assemblée, et au recours du gouvernement au 49-3, le 9 février, sans toutefois déborder véritablement au-delà des sphères proprement militantes ou spécialisées dans les sujets économiques et politiques. Les 500 billets postés le 7 février pour noter le vote de l'amendement créant le CPE montraient une première montée de fièvre, qui ne s'était pas – encore - diffusée à l'ensemble du corps social des blogueurs. Les billets étaient pour leur majorité hostiles ou négatifs, et appelaient à la mobilisation, mais l'embrasement n'avait pas gagné l'ensemble de la blogosphère.

Un feu qui couve

Au lendemain de l'adoption du texte, la fièvre est vite retombée. Ce retour des blogueurs à la normale et à d'autres sujets de discussion coïncidait peu étonnamment avec le début des vacances scolaires. Mais ce retour à une quasi-normalité des discussions, le CPE occupant quand même un volume notable d'une petite centaine de billets par jour, n'était qu'une apparence, dissimulant un feu qui couvait.

Le mois de février fut en effet le moment-clef des préparatifs pour les militants, celui où il était nécessaire de construire les armes de la mobilisation, de propager les messages, et de se rassembler autour de nœuds de réseaux. Les mouvements anti-CPE se sont intelligemment attachés à construire et asseoir leurs outils de rassemblement et de mobilisation. Le premier d'entre eux est un blog-portail, stopcpe.net, qui rassemble à présent des milliers de commentaires, et vers lequel pointent désormais 255 blogs différents, ce qui en fait un des blogs à la plus forte autorité en France.

Au même moment, et autour de ces lieux centraux de mobilisation, se crée une multitude de blogs de sections locales de partis ou mouvements et syndicats. Chacun parle du CPE, et vient ajouter sa voix au bruit encore sourd de la contestation en ligne.

En face, les Jeunes populaires et l'UNI activent leurs réseaux, plus faibles que ceux du CPE, en diffusant des argumentaires et en tentant de se rassembler également autour de nœuds de réseaux. L'UMP choisit de mobiliser à travers une pétition de soutien, soutenue par une campagne publicitaire en ligne. Curieusement, le nombre de signataires n'est pas affiché…

En parallèle de ce feu qui couve, le mois de février sera l'occasion d'une revivification du débat sur l'emploi chez les blogueurs analystes, qui, résignés face à l'apparente inéluctabilité du CPE, mais peu satisfaits de cette mesure, vont ouvrir la réflexion sur des solutions plus pérennes pour l'emploi. On y parle dans une petite sphère de contrat unique ou de sécurisation des parcours professionnels, entre économistes et simples blogueurs, de droite comme de (centre) gauche. La proposition de l'EVA, par Martine Aubry, aurait pu s'insérer dans cette discussion, mais elle arrivera trop tard pour être véritablement reprise et discutée.

L'embrasement

Car cette discussion renaissante sur l'emploi sera vite étouffée par le renouveau de la mobilisation, à partir du 7 mars, date de la première grande manifestation unitaire. C'est à partir de ce moment que le sujet embrase les blogs, comme si les braises dispersées par les militants ça et là et leur concrétisation dans la rue avait finalement sorti le blogueur moyen de sa résignation.

Après le 7 mars, le CPE deviendra le principal sujet de la blogosphère, s'étendant au-delà des sphères militantes, touchant tous types de blogs. Le mouvement s'entretient : chaque université ou école voit fleurir des blogs de mobilisation autour de sa communauté, comme par exemple ceux de Sciences-po Paris, Sciences-po Grenoble ou Paris-8. Signe typique de l'embrasement, de nombreux forums thématiques (comme ce forum dédié à la photo) vont aussi se lancer dans des discussions sans fin sur le sujet, nourrissant sa permanence et son importance. Enfin, les sites de media voient leur audience exploser, particulièrement sur les forums, comme l'explique Libération.



Plus de frontières : en avril, le CPE est partout. La vague ne redescendra plus. Cette vague, par son ampleur, peut rappeler le mouvement de mai 2005 lors du referendum, à cette différence près : cette fois, personne n'était appelé à voter. Ce qui ne semble pas limiter les velléités des blogueurs à s'exprimer.

Notes

[1] Nicolas Vanbremeersch est consultant et blogueur (www.versac.net).