Manifestement, Dominique Strauss-Kahn ne manque pas d'imagination. Que lit-t-on sur son blog, dans son "alternative au CPE" ? D'abord qu'avec ce contrat, "l'employeur peut licencier son salarié sans préavis". Or, le texte de loi qu'il n'a pas voté, on suppose pour l'avoir lu, prévoyait un préavis qui va de deux semaines (après un mois d'ancienneté) à un mois (après six mois).

Dans la même phrase, il ajoute que ce licenciement serait prononcé sans indemnité. Il fallait oser ! On sait en effet que l'indemnité prévue pour le CPE était exorbitante de droit commun puisqu'elle s'établissait à "8 % du montant total de la rémunération brute due au salarié depuis la conclusion du contrat", contre 0,8 % pour un contrat à durée indéterminée. Avec des manifestants de cette qualité, on comprend qu'il y ait eu peu à négocier pour sortir de la crise par le haut.

Aussi, la manière dont a pris fin le CPE interroge. Une capitulation sans condition eût été honteuse, mais la honte est vite bue et elle ne laisse pas de trace dans les finances publiques. Au contraire, la capitulation s'est faite en retournant complètement la problématique de sorte que, au lieu de porter sur les conditions d'embauche et de licenciement, elle offre une aide marginale aux employeurs qui se substitueraient au service public de l'Education lorsqu'il aurait failli à rendre les jeunes employables.

De toutes façons, cela ne suffira pas. Et il suffit d'en revenir aux propositions de Dominique Strauss-Kahn pour s'en rendre compte.

Elles partent de la constatation ancienne et fondée selon lequel le système éducatif pratique la redistribution à rebours. Désormais, la solution résidera dans "un minimum de 20 années de formation gratuite à tous, utilisables en plusieurs séquences". Disons que, au lieu d'aller à l'école de 6 à 26 ans, le jeune qui s'arrêterait à 16 ans pourrait encore capitaliser 10 ans de formation personnelle gratuite durant sa vie professionnelle. Que deviendrait le Droit individuel à la formation, patiemment négocié par les partenaires sociaux ? En l'état actuel de la proposition, la question n'est pas évoquée. Qui paierait cette formation ? Même silence. On pourrait tout aussi bien imaginer que l'enseignement supérieur fasse l'objet d'un paiement modulé selon les ressources, comme il en existe dans de nombreux pays. La justice distributive serait sauve puisque l'acquisition d'un tel niveau d'études est aussi la source de revenus personnels supplémentaires. Mais que vaut la justice, même distributive, si elle ne passe pas par la médiation de l'Etat ?

Mais cela ne règle pas, de toutes façons, l'employabilité à court terme des jeunes en général, des jeunes peu ou mal diplômés en particulier. Alors, où est cette solution de remplacement à feu le CPE ? Il suffisait d'y penser : dans le coaching ! Certes, ce n'est pas ainsi que la chose est présentée, mais c'est bien de cela dont il s'agit lorsque Dominique Strauss-Kahn parle de "soutien actif personnalisé". D'ailleurs, la référence tout-à-fait explicite est celle des cabinets d'outplacement que les entreprises utilisent pour accompagner les personnels dans le cadre de plans sociaux. Curieusement, le professeur d'économie ne signale pas que nombre de grandes écoles, souvent privées, ont des services spécialisés dans le placement de leurs diplômés, avec des résultats dont elle font leur publicité. Serait-ce à dire que le service public d'éducation estime que ce n'est pas sa tâche ? Il est absolument certain que les Instituts Universitaires Professionnalisés (IUP), pour ne citer qu'eux, sont dans la même démarche. Alors, pourquoi ne pas généraliser quelque chose qui fonctionne et qui, c'est peu de le dire, motive souvent les enseignants ?

Eh bien, pour le confier à l'ANPE. On pensait que c'était déjà son travail mais, on s'en doute, elle ne dispose pas des moyens pour le réaliser. Et de citer les chiffres d'encadrement au Danemark en oubliant de dire que, dans ce pays, il faut 52 semaines de cotisations sur trois ans pour avoir droit à une allocation de chômage – rappelons que c'était quatre mois dans le CPE – et que le chômeur est radié, sujet intouchable en France, s'il refuse un emploi "convenable", c'est-à-dire un emploi qu'il est capable d'accomplir ou pour lequel il peut être formé rapidement. On comprend, mais à rebours de l'ancien ministre de l'Economie, la conclusion qu'en tirent les Danois : ils passent deux heures par jour à chercher un emploi contre 15 minutes en France, histoire de sélectionner eux-mêmes ce qu'ils ne souhaitent pas se voir imposé. L'outplacement n'est peut-être pas qu'une question de moyens financiers.

Mais ce n'est pas tout. Cette phase de transition entre l'école et l'entreprise n'avait pas, et pour cause, été prévue par l'Etat Providence. Il faut donc mettre en place un filet de sécurité ici appelé "allocation de recherche d'emploi" d'un montant "équivalent aux droits de base de l'UNEDIC". Nous pouvons bien nous demander par quelle analogie Dominique Strauss-Kahn appelle "employeur de dernier recours" le "service public de l'emploi" car on imagine mal que ce service puisse passer un contrat avec le jeune. On se souvient en effet du psychodrame à répétition qu'avait créé le "contrat d'aide au retour à l'emploi" devenu, un simple "plan". Rassurons-nous, la "bonne foi" des demandeurs d'emploi y suffira. Moyennant quoi, une forme de RMI aura été généralisée aux moins de 26 ans.

Chefs d'entreprise inciviques, vous ne vouliez pas du CPE – ou, en tous cas, du bout des lèvres – vous aurez les jeunes en CDI sous peine d'amende. C'est le dernier volet de cet ensemble de propositions qui néglige complètement les incitations pour leur préférer des droits-créances d'un côté, des dettes indéfinies de l'autre. Le taux de l'impôt sur le sociétés pourrait être modulé de plus ou moins 50 % selon le pourcentage de jeunes employés. Cette solution paraît tellement miraculeuse qu'on imagine déjà de l'élargir à "l'intégration de chômeurs de longue durée", au "développement de politiques socialement responsables ou respectueuses de l'environnement", à "la sécurité et à la santé au travail".

Encore une fois, soyons rassurés. En 1981, dans le numéro d'octobre de la revue Economie et politique et sous la plume de Noël Guibert, on trouvait que "les critères de distribution de crédits deviennent (…) la contribution à la reconquête du marché intérieur, l'amélioration des conditions de travail, une économie réelle de matières premières", voire "les emplois créés". Moyennant quoi, Pierre Bérégovoy, ministre de l'Economie et des Finances a, en 1986, révolutionné les marchés monétaires et leurs instruments de façon à ce que le crédit soit distribué selon des critères exclusifs de solvabilité et de rentabilité. La décennie suivante, son successeur Dominique Strauss-Kahn n'est pas revenu en arrière.

Mais il est bien tard pour être rassurés, car on espérait ces combats d'arrière-garde. L'Empire romain, sur son déclin, était obligé d'attacher les hommes à leur fonction. Il sera bientôt temps d'interdire de visa tout jeune Français émoulu de l'Université. Qu'on se souvienne du destin des leaders étudiants de 1968. On trouvera peut-être, parmi les recalés de l'émigration, leurs successeurs du printemps 2006 !