Le week-end pascal a été propice à la réflexion.

J'ai pu lire attentivement la littérature parue sur Ségolène Royal, dont un entretien donné au magazine Challenges, et des articles en complément dans le même journal. J'ai choisi de commenter ceux-ci plutôt que ceux parus dans Paris Match ou d'autres hebdomadaires généralistes parce que j'espérais éviter ainsi les interférences "politique spectacle". La pioche, comme disent les jeunes, n'a pas totalement correspondu à mes objectifs, mais enfin…

Pourquoi le cacher ? Comme beaucoup de Français, je me suis engagé dans cet examen avec un préjugé favorable et de la sympathie pour une candidature féminine. J'avais été passablement choqué par les remarques machistes des "éléphants" énervés de se voir dépassés dans les sondage, du style: "et qui est-ce qui va garder les enfants pendant ce temps là ?", etc.

J'étais néanmoins décidé à être exigeant. Aux électeurs, à qui revient la décision, de prendre en compte les efforts de séduction et de différenciation personnelle des candidats. Le recruteur (occasionnel) de président que je suis doit se limiter aux arguments objectifs.

Les résultats ne sont pas encore très convaincants. Gageons que Ségolène Royal a été dépassée par le succès médiatique de son propre lancement. Il lui faudrait un peu de temps pour que les messages de fond prennent de la consistance. Le plus tôt, le mieux. En tous cas, s'il s'agissait aujourd'hui de recruter le président exécutif d'une entreprise, toute populaire qu'elle soit, la candidate ne passerait pas facilement le premier tour d'entretien.

Du coup, je me propose d'assortir mes analyses futures de conseils susceptibles d'aider les candidats à améliorer ultérieurement leurs propositions. Ces conseils ne trahiront aucun parti pris. Ils s'adresseront à tous. Et pour montrer mon impartialité, dans la prochaine livraison, je proposerai quelques réflexions de méthode valables pour tous les candidats.

Voici donc pour aujourd'hui une lettre adressée à Mme Royal, candidate.

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Lettre à Mme Royal sur quelques-unes de ses premières prises de position

Paris, le 16 avril 2006

Madame,

Votre candidature suscite tout notre intérêt. Voici mes toutes premières réactions.

1. Présentation personnelle

L'entreprise France a pris bonne note de certaines informations qui ont été portées à sa connaissance par différent médias sur votre famille, la carrière militaire de votre père, le divorce de vos parents, votre éducation dans un collège religieux, les activités passées de votre frère officier de la DGSE, etc.

Elle a également reçu des photos de vous, seule ou avec votre compagnon. Elles sont venues compléter un album de famille qui comprenait déjà des clichés vous représentant avec des enfants en bas âge.

Pour utile qu'elle soit pour développer une image séduisante, la divulgation de scènes de la vie privée et le dévoilement de certains sentiments peut ultérieurement se retourner contre toute candidature. Un candidat, qui pourrait être votre concurrent, a récemment prié la presse de laisser de côté certains aspects de sa vie privée qu'il avait dévoilés antérieurement avec libéralisme.

Sachez en tous cas que nous ne tiendrons pas compte de ces éléments dans notre recommandation. L'entreprise France, notre client, n'exige pas de vous tant d'informations personnelles. Une fiche d'état-civil et un extrait de casier judiciaire vierge suffisent.

2. Eléments de personnalité

En revanche, votre personnalité publique intéresse légitimement, et interpelle. Vous tranchez sur les hommes de votre parti qui font acte de candidature à la candidature. Vous tranchez également sur les femmes qui, comme vous, ont été ministres sous des gouvernements de gauche. Dans ce domaine, plus d'informations sont bienvenues.

Il y a les éléments ressassés et ceux que l'on devine. En attendant la publication des livres qui vous seront consacrés, la presse fait état de votre admiration pour Jeanne d'Arc et d'un discours que vous avez prononcé en 1988. Je m'y attache aujourd'hui faute de plus amples informations.

Vous y mentionnez que Jeanne d'Arc a "dans un monde confisqué par les hommes, commis le triple sacrilège : être une femme stratège, une femme de guerre et une femme de Dieu. Et tout cela, pire offense encore, en venant de rien et en n'étant rien."

Choisir un modèle fait incontestablement partie des recommandations que je ferais à une personne d'ambition. Ce peut être une manière de se forger des convictions. C'est aussi une manière de se motiver. Ceci dit, Jeanne d'Arc est-elle toujours votre héroïne ? Dans les termes que vous avez employés ? Etait-ce un discours de circonstance ? Vous êtes-vous laissée aller à révéler des éléments de votre personnalité ?

Laissez-moi vous faire part de deux réactions.

Se référer à Jeanne d'Arc est politiquement ambivalent. Pour ce qui me concerne, Michelet est ma seule source d'information sur le sujet, un peu ancienne je l'avoue puisqu'elle date du lycée. Votre éducation religieuse vous a apparemment donné d'autres références puisque vous en faites une femme de Dieu. Je me souviens également que Jeanne d'Arc était la référence de Maurras avant la guerre et qu'elle est devenue, en quelque sorte par héritage, celle de Le Pen au cours de ces dernières années. Alors, résurgence de votre éducation chez les Sœurs ? Tentative de récupération ? Ou simple envie, un beau jour, de puiser dans vos souvenirs d'enfance pour prendre une position un peu originale tranchant sur les ronrons de la politique ordinaire ?

Il semble bien par ailleurs que vous vous projetez beaucoup dans ce discours : en donnant votre image de Jeanne d'Arc, vous dessinez une image de vous-même. Femme stratège, femme de guerre, femme de Dieu ? Dans ma jeunesse, les oppositions (de gauche comme de droite) critiquaient volontiers le général de Gaulle en prétendant qu'il se prenait pour Jeanne d'Arc. Certains excusaient ce travers par les circonstances exceptionnelles de la guerre. En période de paix, il a fini par provoquer une réaction de rejet. Le scrutin de 1969 a, entre autres, marqué le refus par l'entreprise France de gérer sa vie politique comme une suite de crises qui rendaient l'homme providentiel indispensable.

Si vous la confirmiez, votre référence à Jeanne d'Arc comme modèle personnel affaiblirait sensiblement la critique que vous faites par ailleurs de l'arrogance du gouvernement – un reproche que, par parenthèse, vos adversaires de la région Poitou-Charentes vous adressent avec une certaine constance. En matière de mégalomanie, choisir Napoléon ou Jeanne d'Arc comme modèle, c'est un peu bonnet blanc et blanc bonnet. L'entreprise France a besoin d'une gestion apaisée. C'est ce que vous préconisez fort justement par ailleurs lorsque vous déclarez qu'il ne faut pas opposer les Français les uns aux autres. Dîtes-nous où vous vous situez entre ces prises de position un peu contradictoires, s'il vous plaît.

3. Vos premières prises de positions

J'ai analysé attentivement quelques-unes de vos premières prises de position. Comme je l'écris dans le petit message de présentation de cette lettre, je me suis focalisé sur vos déclarations au journal Challenges pour éliminer le plus possible les interférences "Etat spectacle".

Vous nous avez fourni quelques éléments sur la gouvernance de l'entreprise France. Selon vous, "la France vit une crise démocratique profonde et la machine est bloquée". Vous incriminez "l'autisme et l'arrogance de gouvernement", et indiquant que "cela ne marche pas". Vous ajoutez que "les Français ont soif de politique efficace et construite avec eux". Et votre recommandation est la suivante : "pour agir juste, il faut s'appuyer sur la capacité d'expertise des citoyens et les associer plus directement à l'élaboration des décisions les concernant à l'échelle nationale comme à l'échelle régionale".

En évoquant l'autisme et l'arrogance du gouvernement, vous incriminez clairement les hommes au pouvoir. Je ne commenterai pas ce point ici ; il s'apparente trop par les termes employés à une attaque subjective. Je préférerais vous entendre sur les causes objectives des blocages. Pensez que la crise vienne des institutions ou de l'usage qui en est fait ? Souhaitez-vous faire évoluer les responsabilités du Président et du Premier ministre ? Souhaitez-vous modifier l'équilibre des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire ? Comment voulez-vous faire pour associer plus directement les citoyens à l'élaboration des décisions les concernant à l'échelle nationale ? Ce sont sur vos analyses objectives que j'aimerais vous juger.

Vous ajoutez que vous croyez à l'expertise citoyenne. Pour rétablir la confiance, auriez-vous dit, il faut d'abord identifier ce que pensent et ce à quoi aspirent les "vrais gens". En un mot, je cite, "associer les citoyens à la constitution de l'intérêt général (...) ; d'abord dresser le constat de ce qui marche et de ce qui ne marche pas, et ensuite faire des propositions". "Si le gouvernement avait procédé ainsi, il n'aurait pas braqué la jeunesse", dites-vous. Avec tout le respect que je dois à une candidate socialiste, il me semble avoir entendu M. Raffarin fredonner un air pas très différent au cours des dernières années et jusqu'à ces tout derniers jours. Si vous souhaitez vous différencier de vos concurrents, vous seriez bien inspirée, Madame, d'approfondir votre méthode. Pour votre usage comme pour celui de tous les concurrents, je m'aventurerai prochainement à proposer quelques réflexions sur l'approche que des entrepreneurs pourraient adopter s'ils étaient placés dans votre situation.

Dans votre entretien avec Challenges, vous vous êtes focalisée sur la question de l'emploi et de l'insertion. Je vous suis lorsque vous dites : "la protection sociale n'est pas l'ennemie mais la condition de la prise de risque". Dans le contexte de l'entretien, je comprends que vous préconisez un accroissement de la protection sociale des salariés qui devra leur permettre de supporter un assouplissement des règles de licenciement. Est-ce bien cela ?

Certaines autres formules m'ont laissé perplexe. Vous dîtes par exemple : "il vaut mieux des salariés bien formés, bien motivés et bien payés pendant trente-cinq heures que des salariés démotivés" – certes. Vous dites également : "il faut payer le travail à son juste prix" – certes, certes.... Vous dites encore : "il faut une fiscalité juste et des finances publiques mieux gérées". Certes, certes, certes…

J'arrête ici le jeu des citations qui pourrait paraître cruel. Tout cela donne l'impression d'une préparation un peu hâtive, comme si vous aviez été dépassée par le succès médiatique de votre candidature. Il y a clairement un décalage entre votre plan média et vos propositions.

J'ai relevé un jugement sur vous, lapidaire et courageusement anonyme, que porterait un de vos "amis" : "bonne sur la forme, nulle sur le fond". Si vous voulez être une candidate crédible – et ne doutez pas que l'entreprise France ait besoin de candidates crédibles – il vous faut corriger le tir rapidement. La mobilisation d'une équipe pour rédiger un programme est tout à fait autorisée parle règlement de la course. Cette équipe pourra vous entraîner pour vos prochains entretiens à la presse.

Un dernier mot sur votre expérience dans la conduite du changement. L'aptitude à réformer est évidemment un critère de choix primordial pour départager les candidats. Certes, l'Espagne puis l'Allemagne se sont donné des chefs de gouvernement sans expérience ministérielle préalable. Mais après ce qui vient de lui arriver avec le CPE, l'entreprise France ne fera certainement pas le choix de l'aventure en se donnant pour Président ou Présidente une personne qui n'aurait pas clairement démontré son aptitude à réformer. Vous le savez fort bien. C'est sans doute pourquoi, dans vos entretiens, vous invoquez fréquemment ce que vous faites en Poitou. Pour être franc, ça n'est pas très intéressant. Ce n'est pas du tout convaincant. L'objectif, c'est d'élire un président, pas un conseiller régional. Vous avez été ministre à plusieurs reprises. Faites-nous part, s'il vous plaît, du bilan de vos responsabilités nationales, et des enseignements que vous en avez tirés.

En me lisant, vous ou vos partisans, vous aurez peut-être le sentiment d'une excessive sévérité. Au regard de votre ambition et des efforts de votre équipe, peut-être. Mais comprenez que le choix d'un Président pour l'entreprise France ne saurait dépendre d'une perception subjective. Les enjeux sont trop importants. L'entreprise France ne veut pas se tromper. A vous de montrer que vous pourriez répondre à son attente. Vous avez plein d'atouts pour y arriver.



Nous vous prions d'agréer, Madame, l'expression de notre haute considération.

Paul van Giers
Recruteur de président (occasionnel)