Par Pierre Rothenburger[1]

L'Allemagne n'en finit pas de s'étonner de nos crises à répétition : élimination du candidat de gauche au premier tour des élections présidentielles du 21 avril 2002 ; rejet du projet de Constitution européenne soumis au référendum le 29 mai 2005 ; émeutes dans les banlieues en novembre 2005 ; et aujourd'hui manifestations de masse contre le CPE, finalement retiré. Voilà qui suffit pour que la France se trouve souvent qualifiée de "unberechenbar" (imprévisible).

La presse allemande a suivi avec une grande attention la crise du CPE. La très sérieuse Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ) a relaté dans une série d'articles les blocages d'universités et les manifestations de rues, mais s'est interrogée également sur les causes de la crise ; la FAZ s'est étonnée en particulier de l'absence de concertation avec la CFDT de François Chérèque, alors que celui-ci était l'homme-clé dans les grandes négociations antérieures, comme celle sur la réforme du régime des retraites. Absence d'autant plus regrettable que le dialogue social a fait récemment en France l'objet d'une loi, dite loi Fillon, censée lui donner un nouvel élan…

Tout se passe comme si le gouvernement Villepin avait voulu ignorer la mise en garde lancée par Michel Crozier il y trente ans : "on ne gouverne pas la société par décret". Dans son "édito" du 24 mars dernier, Günther Nonnenmacher, un des cinq directeurs de la publication de la FAZ (en Allemagne, tout est collégial…), identifie plusieurs causes au blocage français : attachement aux avantages acquis, corporatisme, étatisme, et même confusion entre intérêt général et défense du service public !...

Bien sûr, Dominique de Villepin voulait aller vite. Mais les procédures parlementaires mises en œuvre (article 49§3, votes bloqués...), ainsi que les avalanches d'amendements dilatoires déposés par l'opposition qui les ont suscitées, ne peuvent guère être appréciées en Allemagne, où prime - en général, et quand le Bundestag et le Bundesrat ne s'opposent pas ! - la recherche du consensus... Aussi la FAZ est-elle surprise de la méthode employée, mais pas du résultat sur lequel elle a débouché.

Certes, la rupture appelée de ses vœux par Nicolas Sarkozy n'est pas encore connue. Mais le journal fait crédit à celui-ci d'être le seul leader politique à oser mettre en cause un "modèle social" où l'Etat-providence produit un chômage de masse aussi élevé qu'en Allemagne. A ce sujet, la FAZ relève que les cortèges des manifestations contre le CPE étaient formés, pour l'essentiel, d'étudiants et de lycées - bien plus que de ces jeunes non qualifiés dont le taux de chômage atteint 40%, et auquel le contrat était en priorité destiné.

La crise française conduit la FAZ à mettre en garde ceux qui, rendus inquiets par les résultats de l'enquête PISA, seraient tentés par une massification du bac "à la française" (70% de chaque classe d'âge arrive au niveau du bac en France ; ils sont deux à trois fois moins nombreux en Allemagne) : l'expérience de ce côté-ci du Rhin prouve les effets d'une telle évolution sur la valeur relative des diplômes de l'enseignement supérieur…

Notes

[1] Pierre Rothenburger est consultant, spécialiste des relations économiques franco-allemandes.