Par Jean-Marc Daniel[1]

L'Afrique sub-saharienne s'intéresse très inégalement à la vie politique en France. En Afrique francophone, celle-ci donne lieu à des commentaires quasi-quotidiens, tandis qu'en Afrique anglophone, il y est rarement fait allusion. Pour le lecteur du Daily Sun, un des principaux journaux de Lagos, au Nigeria, la France, c'est essentiellement Brigitte Girardin, la ministre française de la Coopération, et la ville de Rennes. Il faut dire que le principal attaquant du Stade Rennais est le nigérian John Utaka. Il fait partie des modèles que se donne la jeunesse africaine, et le Daily Sun rappelle régulièrement que son transfert de Lens à Rennes avait coûté 6 millions d'euros…

En Afrique francophone, les commentateurs se délectent de la chute de la maison Villepin. Bien que le Premier ministre se soit officiellement réconcilié avec le président ivoirien Laurent Gbagbo, les Africains francophones ont mal vécu la politique mené en Côte d'Ivoire en 2002/2003 par Dominique de Villepin, alors ministre des Affaires étrangères. Les rebondissements dans l'affaire du CPE sont relatés au jour le jour, à coup de dépêches de l'AFP et d'éditoriaux ironiques ou incrédules.

Le 20 mars, l'éditorial des Dépêches de Brazzaville observe ainsi : "la crise que traverse la France n'a rien d'anecdotique. Elle témoigne d'un mal-être profond que les décisions hâtives prises pour le guérir, ou du moins le soigner, ne peuvent qu'aggraver et qui à terme débouchera sur la remise en question pure et simple du "modèle social" dont les Français étaient si fiers." L'auteur de l'article insiste sur la racine du mal français : "une caste de technocrates qui ont été formés dans l'idée, évidemment fausse, que l'Etat doit tout régenter."

Président en exercice de l'Union africaine, le président congolais Sassou-Nguesso a reçu le 15 avril Bernard Kouchner. Ils ont parlé sida, paludisme et politique française. Sassou-Nguesso, ancien marxiste repenti, a souhaité bonne chance au "French doctor", en insistant sur le fait qu'un de ses atouts est de n'être pas fonctionnaire et de pouvoir ainsi plus aisément rabaisser la morgue de l'Etat…

A Abidjan, Fraternité Matin est plus sarcastique. "Jacquou le croquant" y est brocardé et le commentaire final sur la crise du CPE est sans aménité : "le Coq gaulois en a pris pour sa crête et pour ses ergots". Réjouissance ultime : "c'est mal barré pour ce casse-cou de Jacquou en 2007, pour lui et pour ses dauphins". Le président du Congrès panafricain des jeunes patriotes (Cojep) -pro Bagbo- apporte dans une interview au journal un soutien sans faille aux manifestants de Paris. "Je l'affirme sans ambages, la jeunesse française et la Côte d'Ivoire ont les mêmes bourreaux". Bref, à Abidjan, où l'on prépare l'élection présidentielle locale prévue pour l'automne, on a acquis une certitude heureuse : celle de Paris se fera sans Villepin.

A Dakar, qui prépare aussi son élection présidentielle, on se désole de ce qui est présenté comme un recul de la France. Le Soleil insiste sur le fait que dans la mondialisation, la France doit comprendre qu'elle a besoin de l'Afrique, et l'Afrique doit comprendre qu'elle ne peut compter que sur la France. Et Le Soleil de commencer à s'intéresser à Ségolène Royal, "qui a du charme et pourrait gagner".

Retour en Afrique anglophone : l'Accra Daily Mail a ignoré le CPE pour ne retenir de ce qui se passe à Paris que la fin probable des ambitions de Villepin. Nana Akufo-Addo, le ministre des Affaires étrangères du Ghana, ne s'en plaindra pas. Il avait en février dernier, devant les étudiants de l'université d'Accra, longuement condamné le "protectionnisme" de Villepin –le fameux "patriotisme économique" - car à Accra, comme à Pretoria ou à Nairobi, on attend du futur Président français une plus grande ouverture des marchés agricoles européens.

Notes

[1] Jean-Marc Daniel est professeur à l'ESCP-EAP et rédacteur en chef de la revue Sociétal.