Entamé il y a vingt ans, le cycle de privatisation des participations industrielles de l'Etat touche désormais à sa fin. Evidemment, il reste encore quelques actifs à céder, plus ou moins faciles à mettre sur le marché (France 2, par exemple, mais j'y reviendrai dans un prochain billet). Il faut absolument aller au bout de la logique car toute recette reste la bienvenue pour faire face à notre endettement et au financement des régimes sociaux ; l'Etat sera sans aucun doute poussé à innover par exemple pour trouver de nouveaux actifs, avec par exemple la création d'une foncière cotée regroupant certains biens immobiliers. Globalement, on peut considérer que sur le plan politique, l'essentiel de "l'œuvre" de privatisation est désormais accomplie. Comme partout ailleurs, les entreprises "publiques" seront donc maintenant celles qui sont ouvertes à l'actionnariat individuel !

Si cette étape était indispensable au développement de notre économie, l'aller-retour nationalisation / privatisation a néanmoins présenté l'inconvénient de masquer l'absence d'une véritable politique industrielle pour notre pays.

Face à la compétition mondiale et à l'entrée de nouveaux joueurs, la taille de notre économie ne nous permet plus de prétendre à une présence industrielle globale : les pouvoirs publics doivent clairement l'expliquer aux Français et leur signaler que l'heure des choix s'impose. Cela ne signifie pas que la France renonce à son ambition industrielle. Bien au contraire !

Concrètement, il faudra renforcer la création de nouvelles richesses. Il faudra réussir à replacer dans le débat politique le thème de la production et ne pas uniquement aborder les problématiques de redistribution.

Ce sujet dépasse la dimension hexagonale. Mais la construction européenne étant en panne, il ne faut malheureusement pas s'attendre à ce que l'Europe puisse prendre le relais à court terme dans la proposition d'une doctrine cohérente et globale. Dans les prochaines années, l'Europe industrielle se gèrera projet par projet (e.g. Galileo). En conséquence, la campagne électorale doit permettre l'émergence d'une doctrine française portée par les candidats eux-mêmes.

En abandonnant progressivement son rôle d'investisseur (shareholder), l'Etat n'en reste pas moins une partie prenante (stakeholder) fondamentale, en assurant trois fonctions essentielles : incubateur, amortisseur (risk manager) et client.

Le rôle d'incubateur se concrétise notamment par :

  • un choix sans équivoque pour les parcours scientifiques dans la stratégie de formation ;
  • le renforcement des spécialisations industrielles par territoire, les clusters (cf. Christian Blanc et son ouvrage La Croissance ou le Chaos), avec en particulier la rationalisation rapide des structures publiques d'accompagnement et des vrais arbitrages dans le portefeuille à développer ;
  • l'inclusion de certains métiers de services qui sont le plus souvent exclus alors qu'ils constituent de fait de véritables industries : sans aucun doute, l'industrie française des produits dérivés en finance de marché vaut bien la fabrication d'un Airbus A380 !

Le rôle d'amortisseur se traduit notamment par la réduction des barrières à l'entrée sur les secteurs jugés prioritaires et l'introduction de mécanismes de gestion des risques liés à l'innovation et à la transformation industrielle, et notamment :

  • le renforcement des dispositifs de formation continue et de reconversion ;
  • la rationalisation des différents organes de financement et des multiples agences de recherche, permettant de mieux gérer le portefeuille des subventions publiques ;
  • la révision de la politique de baisse de charges sociales ou d'exonérations fiscales, compatible avec les engagements internationaux mais centrée sur les secteurs d'exportation plutôt que sur les secteurs marchands non soumis à la concurrence internationale (la restauration par exemple).

Le rôle de client enfin nous est plus familier, par la commande publique, rôle classiquement bien assumé en France mais qui peut être encore amplifié par :

  • le transfert de ses dépenses de fonctionnement vers l'investissement ;
  • une commande publique qualitativement plus riche en technologies ;
  • le développement d'un portefeuille de PME au travers d'un Small Business Act, compatible avec nos engagements européens.

Les pouvoirs publics japonais ont effectué un choix clair au plus haut niveau sur le développement d'une poignée de secteurs, comme les nouveaux matériaux ou les robots. Ils ont "vendu" ce projet à leurs concitoyens. La France peut également y parvenir.

La France reste incontestablement aujourd'hui une très grande puissance industrielle sur les secteurs liés aux commandes publiques : les transports, l'aéronautique et le spatial (par le biais européen), l'armement, le nucléaire. Par absence de politique industrielle, la France a toutefois laissé passer sa chance sur certains secteurs clés comme les biotechnologies, les MedTech ou encore la chimie fine. Il sera probablement impossible d'en faire des secteurs d'excellence français.

Il faut donc aller plus loin et renouer avec notre ambition de leadership. Ces dernières années, les gouvernements successifs ont lancé des initiatives intéressantes, la plus récente étant la création de l'AII. On peut toutefois regretter l'absence d'une cohérence d'ensemble et de lisibilité pour le grand public, le tout favorisant le clientélisme des élus locaux et l'empilement des structures.

La meilleure réponse à l'angoisse des délocalisations, c'est de doter la France d'un projet de production industrielle, ambitieux, cohérent et compétitif à l'échelle mondiale. Espérons que ce sujet puisse être abordé lors de la campagne.