L'Assemblée Nationale a récemment adopté une loi obligeant les entreprises de plus de cinquante salariés à recruter en utilisant des CV anonymes. Nul doute que les députés qui sont à l'origine de cet amendement n'aient eu en tête que la bienfaisante intention de lutter contre les discriminations à l'embauche. Pourtant cette loi en dit long sur le triste état de notre Etat, en en montrant, en filigrane, quelques vilains défauts.

Celui d'une radicale méconnaissance de ce qu'est l'entreprise, et de la façon dont s'y organisent les rapports humains. Contrairement au monde public où la règle est que le supérieur hiérarchique ne choisit pas ses collaborateurs, l'entreprise mise au contraire beaucoup sur la relation hiérarchique et postule que celle-ci n'a de chance de fonctionner que si chaque responsable, maîtrise, cadre, assume le choix de ses collaborateurs. L'anonymat du recrutement y est tout simplement contre-productif, alors qu'il est très proche du modèle de l'Etat qui recrute de façon quasiment anonyme, à travers d'immenses concours où les épreuves écrites sont l'essentiel. Mais combien de nos députés, entourés de fonctionnaires dans leur mairie comme à Paris, souvent fonctionnaire eux-mêmes d'ailleurs, mesurent cette différence?

Celui de la priorité donnée à la loi sur le dialogue. Sur un sujet qui intéresse au premier chef les entreprises, les salariés et leurs syndicats, on légifère avant qu'ils aient pu en discuter. Probablement beaucoup des députés qui ont voté cette loi sont convaincus des mérites du principe de subsidiarité et pourtant ils le foulent ici aux pieds.

Celui du choix du normatif plutôt que du pragmatisme. Face à une idée aussi nouvelle, qu'aucun autre pays n'a vraiment expérimenté, et dont il est facile de deviner que la mise en œuvre posera de vrai problèmes, il aurait semblé sage de recourir à des expérimentations, afin de voir si vraiment cela fait reculer les discriminations à l'embauche. Mais cela n'est guère le genre de beauté ni de la loi, qui doit nous mettre tous à égalité, ni de la France qui a pour mission d'éclairer le monde !

Celui de la pusillanimité plutôt que du courage. Comme on se doute que cette idée ne va pas être bien accueillie, on décide de ne l'imposer qu'aux entreprises moyennes et grandes, et du coup on passe probablement à coté du sujet. Ce n'est pas en effet dans les grandes entreprises que se trouvent surtout les comportements de discrimination car celles-ci, si elles en avaient la tentation, sont surveillées par leurs syndicats et l'opinion publique. Mais bien plutôt dans les plus petites entreprises auxquelles cette loi ne s'appliquera pas.