Par Nicolas Vanbremeersch[1]

Il a ouvert son blog en avril 2004, et est peu à peu devenu une figure dans la petite mais croissante société des blogueurs. Un exemple de leur valeur annoncée. Deux ans après, retour sur les recettes du succès de Maître Eolas.

Il cultive son anonymat. On peut juste dire qu’il est avocat, et pénaliste. A part cela, vous ne saurez rien. Quoique. Petit à petit, même sans savoir son nom, un attachement se crée avec ses lecteurs, et l’homme se dévoile, un peu, sous la robe protectrice du métier. On sait ainsi qu’il a une tendance plutôt libérale, ou qu’il pratique le vélo. Mais il protège son anonymat pour éviter de contrevenir aux règles de sa profession, et conserver une grande liberté de commentaire. Vous ne connaîtrez que l’homme qui est derrière, pas son nom.

La seule chose qu'on puisse affirmer, c’est qu’il ne s’agit pas d’un pénaliste de grande notoriété, vieux mandarin ou professeur de renom. Juste un avocat, comme il en existe tant, qui anime l'actualité des conversations juridiques sur internet, en est devenu un pivot, une référence. Mais comment fait-il ?

Eolas parle d’un sujet qui passionne et qui est mal traité par les media

Les blogs ont souvent du succès dans des domaines où ils peuvent jouer un rôle complémentaire aux media. Eolas en est un bon exemple, en cela qu’il nous livre une manière de raconter le droit inédite : le carnet régulier d’un avocat, entre chroniques d’audience et décryptage de l'actualité du point de vue du droit. Il a presque créé - ou en tout cas fortement renouvelé - un genre.

Ce qui se passe sur ce blog est un souhait de consommer l'information et l'actualité de manière différente. Les internautes sont à la recherche d'échanges : le blog leur offre ici l’occasion d’une interaction directe, simple, de plain pied, avec une personne développant un point de vue renseigné sur l'événement. Et le succès de ce blog d’un avocat, traitant de questions juridiques, prouve l’appétit des Français pour des sujets complexes et souvent jugés rébarbatifs.

Eolas s'appuie sur une communauté

Les blogs juridiques sont désormais très nombreux. Frédéric Rolin (professeur de droit à l'Université d'Evry Val d'Essonne et blogueur) notait récemment, à l’occasion du débat sur le CPE, que la blogosphère juridique était devenue l'un des lieux les plus intéressants de décryptage de l’actualité sous l’angle du droit : plus réactive que les revues professionnelles, plus pointue que l’analyse par les journalistes parfois peu experts (et souvent critiqués sur les blogs juridiques). La désintermédiation joue à plein.

La nouveauté est également dans le décloisonnement : ce concert de voix expertes n’est pas limité à un cénacle fermé, mais ouvert et directement connecté à d'autres individus dont les centres d'intérêts sont tout autres, et dont le droit n’est pas l'intérêt principal. Se côtoient ainsi sur son blog une large communauté de juristes, magistrats et avocats, mais aussi de simples quidams, à qui cet échange riche est rendu accessible. Et cela les intéresse : on leur ouvre une porte sur un échange jusqu'ici réservé à des arcanes souvent inaccessibles. La forme, conversationnelle, y est pour beaucoup. Mais le fond n’est pas diminué.

Les différents domaines scientifiques (et particulièrement les sciences humaines) auraient tout bénéfice à développer de tels échanges, ouverts. Ils y joueraient un rôle de passeur, très valorisant. Les témoignages de nombreux chercheurs américains de très haut niveau vont en ce sens : la démarche du blog est très complémentaire d’une approche académique, de valorisation par les pairs.

Eolas a du talent

Beaucoup d’avocats blogueurs n'ont pas son succès. Au-delà du choix des sujets, cela est dû au talent et au style. Et notre avocat en a : plume vive, acérée, émouvante parfois. De l'humour, souvent (de l'humour d’avocat, un genre particulier, mais très plaisant). Le blog a ici permis de révéler une plume, un esprit. Sans blog, peut-être aurait-il livré cette expression à d'autres, mais il n’aurait sans doute pas cherché le chemin des media ; la porte serait sans doute restée close. Dans la société des blogueurs, son talent a été reconnu, valorisé.

Eolas est prolixe et généreux

Il écrit des billets ciselés, travaillés. On sent que sa prochaine note le travaille longtemps, qu'il y passe du temps, y met de l'énergie, et prend du plaisir à nous livrer ses réflexions. Cette générosité du don est valorisée par ses lecteurs : ils le lui rendent bien, en relayant, remerciant, congratulant.

Mais Eolas n’est pas prolixe que dans ses notes. Il est aussi généreux dans l'interactivité. Il répond en commentaires, avec un talent dans la concision et l'incise très particulier, et remarqué. Les commentaires deviennent ainsi, par la force de la communauté qui y contribue, et les relances et apports de l’auteur-hôte, un contenu de grande valeur.

Enfin, Eolas a une éthique de l’échange

Il le disait dans un des tout premiers commentaires sur son blog : "Il n'est nul besoin de vous excuser de soutenir un point de vue qui peut être contraire au mien, et ce même de manière polémique. Tant que le ton ne sombre pas dans l'invective, pas que vous n’avez jamais franchi, c'est un débat dialectique. C'est même à moi de vous remercier de me faire l'honneur de me répondre".

Son blog est un espace où l'invective est rare. On y débat du fond. Ca ne manque pas d'humour, de remarques pointues et acérées, et même notre avocat sait être lapidaire. Mais c'est toujours fait dans le strict respect d'une certaine éthique de l'échange.

Que dire de plus ? Eolas est un exemple de ces blogs qu’on aimerait voir fleurir. Tout blogueur devrait se frotter à son blog pour en apprendre. La question que l’on se pose est bien : comment trouve-t-il le temps de faire tout ça ? Parce qu'à l'autre question, celle de la raison qui l'anime, on la connaît : le plaisir.

(Disclosure : j’ai découvert Eolas par son blog il y a plus de deux ans. C'est devenu à présent un proche, j'aimerais dire un ami, mais cela n'enlève rien à cette analyse totalement objective).

Notes

[1] Nicolas Vanbremeersch est consultant et blogueur (www.versac.net).