En ces périodes de reprise des cours après une longue interruption, il me paraît important d’évoquer un point qui me tracasse depuis plusieurs années que j'enseigne dans le supérieur : les étudiants ne travaillent pas. Il me semble que tout le monde s'en accommode, ou fait semblant de ne pas le voir.

Par exemple, en dehors de certaines formations très particulières (comme les classes préparatoires et plus généralement les filières préparant à un concours), il est devenu complètement incongru pour la plupart des étudiants de travailler un cours en dehors des périodes d’examen (et ce dans le meilleur des cas), ou de faire des exercices surnuméraires. Je l'ai constaté dans des formations très différentes : premier et deuxième cycle universitaire mais aussi grandes écoles. Il n'y a aucun indicateur pour mesurer cela puisque l'évaluation est interne à la formation (à la différence des concours ou des examens nationaux) ; c'est donc le niveau des examens qui suit le niveau des étudiants. Ceci est fortement encouragé par les établissements qui ne souhaitent pas avoir de taux d'échecs importants : quand une formation a de trop gros taux d'échecs, le responsable est souvent sommé de s'expliquer et reçoit des pressions fortes. La conséquence est simple : les enseignants n'ayant pas envie de se battre contre des moulins à vent, ils baissent le niveau de leur examen pour qu'une majorité d’étudiants réussisse, indépendamment de ses connaissances. Non seulement je l’ai vu faire de manière massive, mais je l'ai moi-même fait (pour ne pas que les étudiants qui suivaient mon cours soient pénalisés par rapport aux autres) !

Le fait d'être étudiant est plus aujourd'hui un statut social qu'autre chose, une étape bien agréable de l'existence, parfois bohème, où l'on s'amuse et l'on profite de la vie. Il est vrai qu'être étudiant peut parfois être aussi cela ; mais aujourd'hui, ça n'est souvent que cela. Il me semblerait extrêmement important de reconnaître cet état de fait, ce glissement qui s’est produit, et d'essayer d’y remédier. En effet, si on accepte l'idée que l'éducation, en particulier de haut niveau, joue un rôle fondamental dans le développement d'un pays, alors la France va décliner, simplement parce que nos étudiants seront moins bien formés que les autres (même s'ils ont autant de diplômes). Comment va-t-on pouvoir concurrencer les innovations, les idées, qui viendront d'Inde ou de Chine (ou d'ailleurs) où les étudiants sont aussi intelligents qu'en France mais travaillent au moins deux fois plus pendant leurs années d’études (et probablement aussi après). Toutes les réformes que l'on pourrait faire de notre système d'enseignement supérieur ne mèneront à rien tant que les étudiants ne travailleront pas. C'est dramatiquement simple.

La question est de savoir comment on pourrait infléchir cette tendance. Il ne sera pas possible d'y arriver sans prise de conscience des étudiants eux-mêmes que ce qui importe n’est pas seulement d'avoir un diplôme mais ce qu'ils ont appris pour avoir ce diplôme ; ce qui importe n’est pas d'avoir le statut étudiant et les réductions au cinéma mais d'avoir un projet précis que les études permettent de mener à bien.

Une des pistes, qui n'est pas la seule et qui n'est d’ailleurs pas nécessairement totalement satisfaisante, serait de faire prendre conscience aux étudiants du coût de leur formation, qu'ils ignorent le plus souvent. Je me suis souvent amusé à dire à mes étudiants que l'Etat leur paye leurs études, et cela a systématiquement provoqué des dénégations étonnées ou courroucées. Plutôt que la quasi-gratuité actuelle des inscriptions, il pourrait être très profitable, à tous les sens du terme, de faire payer à chaque étudiant une partie du coût de ses études, en mettant en place des bourses substantielles au mérite ou des prêts d'honneur à ne rembourser qu'à partir du moment où l'on commence sa vie professionnelle. Cela présente évidemment des inconvénients (en particulier les étudiants les moins favorisés commenceraient leur carrière professionnelle avec des dettes), mais les avantages qui en découleraient les compensent largement :

  • On sortirait de la logique actuelle où, suivant le principe "Ce qui est gratuit n'a pas de valeur", les études et les diplômes sont un droit et ne justifient pas de travailler pour réussir. Les étudiants prendraient ainsi conscience de leurs devoirs vis-à-vis des contribuables qui les financent.
  • Les étudiants seraient plus impliqués dans leur formation, donc plus demandeurs, mais aussi plus critiques, et s’engageraient moins en masse dans des filières sans débouchés.
  • Les étudiants seraient bien mieux formés puisqu'ils auraient plus travaillé, plus appris, mieux compris, et on peut espérer que cela aurait des conséquences dans tous les secteurs d’activité.
  • Cela obligerait aussi le système universitaire à s'adapter à des étudiants plus exigeants et pourrait aider à mettre en place d'autres réformes nécessaires sous la pression des étudiants – et accessoirement avec plus de moyens.

Bref, cela pourrait permettre de transformer les étudiants-spectateurs que nous avons aujourd'hui en étudiants-acteurs et par là d'impulser une nouvelle dynamique à tout notre système d’enseignement supérieur. Qui en a vraiment besoin.