La quinzaine a été riche en événements touchant la prochaine élection présidentielle. Elle a également été riche en déclarations, indiscrétions et révélations en tous genres. Pour rester dans le rôle que nous nous sommes fixé de recruteur de président (occasionnel) pour l'entreprise France, je propose que les opérations de basse police nous restent étrangères.

Conservant un point de vue aussi neutre et rationnel que possible, nous analysons ci-dessous (a) la multiplication des candidatures (b) le programme, ou plutôt l'absence de programme propre de Mme Royal (c) ce que révèle le langage employé par les candidats de droite et (d) l'émergence possible d'un clivage gauche-droite original qui pourrait marquer la suite de la campagne.

Multiplication des candidatures

La quinzaine a connu plus d'une marque d'intérêt pour le poste à pourvoir.

A gauche, la déclaration d'intention de M. Lang aurait pu être un événement. Elle constitue en effet un acte de candidature formel, sinon officiel puisque M. Lang n'a pas l'investiture de son parti. Des années après, ceux qui l'ont entendu se souviennent de l'entrée en compétition de M. Giscard d'Estaing, annonçant de Chamalières qu'il allait regarder la France dans les yeux. Alors que M. Lang est assez populaire, son initiative s'est perdue dans le bruit de fond. Il faut dire que le message sur lequel il a insisté – sa résolution d'aller jusqu'au bout – trahit un défaut de crédibilité. On pense à ces ministres des Finances d'avant l'euro qui démentaient qu'on fût à la veille d'une dévaluation, alors même qu'ils seraient chargés de l'annoncer le lendemain. Si le charme personnel de ce candidat auto-proclamé lui donne une bonne place dans les sondages relatifs à la présidentielle, nous reviendrons plus en détail sur sa personnalité, son programme et sa capacité à conduire le changement, utilisant pour lui la grille de lecture employée dans notre précédent billet pour analyser le parcours de Mme Royal.

A droite, un sondage a confirmé l'avance de M. Sarkozy. Ce n'est pas une vraie surprise. Nous reviendrons donc en détail sur sa personnalité, son programme et sa capacité à conduire le changement dans un prochain blog. Le même sondage a marqué le décrochage de M. de Villepin, suite à l'échec du CPE. Il nous confirme dans l'idée que la capacité de conduire une réforme constitue l'un des trois critères fondamentaux pour choisir le futur président.

M. Le Pen et M. de Villiers font assaut d'initiatives. Prenons acte de leurs candidatures à la candidature. Elles seront ratifiées par les partis qu'ils contrôlent. Il leur restera alors à franchir le double obstacle des parrainages et du financement. Nous reviendrons donc éventuellement sur l'un et l'autre, individuellement, un peu plus tard.

Reste à analyser les conséquences de cette multiplication des candidatures.

On en comprend le fondement subjectif : comme la présence dans les grandes compétitions pour les sportifs, seule une candidature aux présidentielles permet à un homme politique d'exister. On en voit l'intérêt pour le pays : après tout, mieux vaut être courtisé que délaissé. L'opinion peut aussi y gagner : la participation de tous les mouvements, même marginaux et sans espoir de l'emporter, est susceptible, au moins en théorie, d'enrichir le débat d'idées.

En même temps, le dernier scrutin a permis de mesurer les dangers de l'éparpillement des voix au premier tour. Nous regrettons que la loi électorale n'ait pas été réformée à froid pour canaliser le deuxième tour vers un affrontement des seuls candidats modérés – la démocratie doit se défendre contre les risques de dévoiement de ses propres règles.

Le programme de Mme Royal

Mme Royal a déclaré que son programme sera celui du Parti socialiste.

Son programme sera donc rédigé par d'autres. C'est un peu décevant. A quoi bon s'être donné Jeanne d'Arc pour modèle il y quinze jours ? Imaginez que vous recrutiez un futur collaborateur dans une entreprise et qu'il vous dise : "ce que j'ai l'intention de faire ? Suivre les recommandations que me feront des consultants mandatés à cet effet"...

De prime abord, voilà de quoi doucher les optimistes qui croient en Mme Royal et confirmer les sceptiques dans leurs craintes. N'en restons pas là. Essayons de comprendre ce qui se cache derrière cette défausse apparente.

Incapacité d'avancer quelques idées majeures ? Je n'y crois pas. Respect tardif de la discipline de parti ? Au vu du comportement récent de Mme Royal, j'en doute. Crainte de prendre des positions de manière prématurée ? Peut-être, mais ce n'est pas mon interprétation.

Imaginons ce qu'aurait pu être l'autre réponse de Mme Royal. A ce stade, on ne lui demandait pas un programme détaillé - juste une idée ou deux qui, traduisant des convictions, structureraient son action future. Elle aurait pu annoncer, par exemple, que l'intégration de ce que j'ai appelé la ''Tierce France'' dans notre société serait la priorité de son quinquennat. Cinq ans pour intégrer la France des exclus, des marginaux, des menacés, des fragiles, des jeunes qui ont perdu tout repère intellectuel et moral dans une France ouverte, exigeante et généreuse, ça faisait l'armature d'un programme... De quoi se donner un guide pour l'action. Faire dépendre ensuite les grandes réformes du quinquennat de cet objectif supérieur, c'était aussi se donner un levier pour faire bouger les choses. Et une fois la direction donnée et le rythme fixé, à la place de Mme Royal, j'aurais tout naturellement donné mandat aux experts du PS de définir les mesures permettant la mise en place d'une telle politique.

Fixer la direction et donner le rythme, voilà les deux dimensions du véritable leader.

Qu'est ce que les éléphants du PS auraient pu objecter à une telle vision ? Pour un parti de gauche, défendre cette position généreuse et nécessaire aurait été naturel. Dans le marasme idéologique actuel du PS, où les uns et les autres se cachent leurs rares idées originales pour éviter qu'on les leur chipe ("on" incluant la droite, d'ailleurs), une déclaration positionnée au-dessus des mesquineries de courants aurait relevé le débat et permis à Mme Royal de devenir la référence obligée des futures discussions programmatiques. La vision que j'aurais défendue n'aurait sans doute pas déplu au centre de culture démocrate chrétienne – un vivier d'électeurs à rallier au deuxième tour – qui sent bien qu'il faudra faire quelque chose pour éviter que la France se retrouve de plus en plus divisée. Je suppose même que bon nombre d'''Internationaux de France'' – des entrepreneurs heureux qui doutent que l'on puisse économiquement renverser le mouvement universel vers des inégalités croissantes mais qui aspirent aussi à l'ordre – auraient pu adhérer à une telle vision. Bref, c'était une belle occasion à saisir.

Que révèle la défausse de Mme Royal en matière de programme ? Voici mon interprétation.

Revenons au triptyque fondateur de toute candidature : Personnalité, Programme, Aptitude à réformer. Mme Royal n'est guère en mesure de démontrer qu'elle a conduit de grandes réformes. Si elle ne cherche pas à se différencier par son programme, c'est qu'elle est décidée à tout miser sur sa personnalité. Elle se place délibérément dans l'optique d'une élection sur le mode "Elisez-moi, plutôt que les éléphants du PS ou que l'homme qui veut nettoyer les banlieues au kärcher".

Un tel positionnement peut se révéler électoralement gagnant. Il devrait normalement s'accommoder d'un programme de parti assez à gauche – de quoi rallier le plus possible de suffrages d'extrême gauche. Il devrait tout aussi normalement conduire à une distanciation personnelle de la candidate par rapport au programme du PS – sur le mode "Je n'en suis pas l'auteur, ne craignez pas que je l'applique". L'élection du président ou de la présidente de la République au suffrage universel ainsi que la division de l'électorat telle que je l'ai décrite dans mon billet sur les Trois France peuvent pousser vers des approches de ce genre.

Peut-on en tirer quelques conclusions sur la personnalité de Mme Royal ? Assurément.

Les vétérans de la politique se croient revenus à la fin des années 70, à l'époque où M. Mitterrand peaufinait sa stratégie de conquête de la gauche, puis du pays. On voit aujourd'hui M. Fabius essayer de gauchir son image en défendant des positions et des bouts de programme qui ne lui ressemblent pas ; en cela, il suit apparemment l'adage mitterrandien selon lequel le PS se conquiert à gauche (éventuellement pour gouverner plus à droite). On voit Mme Royal suivre un autre adage mitterrandien, celui selon lequel en politique, on ne sort jamais de l'ambiguïté qu'à son détriment. On se prend soudain à penser que le plus brillant disciple du maître n'est pas celui qu'on croyait.

Est-ce que la démocratie gagnerait à une personnalisation de l'élection, assortie d'une certaine ambiguïté sur le programme ? Ce n'est pas certain et ce n'est pas mon sentiment.

Une personnalisation à l'outrance de l'élection peut plaire aux Français, dont les penchants monarchistes restent forts. Mais ces penchants monarchistes, souvent dénoncés par les candidats et, finalement, toujours flattés par les vainqueurs, ne sont plus de mode. Espérons que les électeurs n'en veulent plus. Souvenons-nous en tous cas que la réduction du mandat présidentiel à cinq ans oblige à une toute autre approche, moderne et rationnelle, fondée sur un programme correctement articulé.

Dernier point, en faveur de Mme Royal : son camp n'a jamais été en meilleure position pour l'emporter, et elle avec. Ce que la droite trahit d'elle-même en ce moment lui ouvre même une avenue.

La personnalité des candidats de droite révélée par leur vocabulaire

A droite, l'actualité postérieure à l'abandon du CPE se résume à ces opérations de basse police. Subodorant que nous ne connaitrons pas le fin mot de l'histoire en temps réel, je me garderai d'en discuter au fond. Mais nous ne sommes pas empêchés pour autant d'essayer de donner un sens à l'événement.

Rappelons d'abord que quand les dirigeants d'une entreprise s'étripent – au cours des dernières années, on a connu des exemples de présidents et de directeurs généraux qui refusaient de s'entendre, par exemple dans le secteur public – la tendance légitime de l'actionnaire, c'est de les renvoyer dos à dos, quelles que soient les qualités de l'un, de l'autre ou des deux.

Ensuite, la violence de cette querelle lève un voile sur la personnalité des dirigeants de la France et de ceux d'entre eux qui sont susceptibles de devenir les candidats de la droite. Pour les tenants d'une démocratie apaisée, elle n'est pas de bon augure.

Les mots utilisés inquiètent. Même si cela comporte certains risques, notamment d'amalgame, on a vu qu'il est politiquement possible d'employer des expressions fortes pour faire entendre des messages typés. Qu'on l'en approuve ou qu'on l'en blâme, en fin de compte, il ne semble pas que M. Sarkozy ait perdu des places dans les sondages pour avoir traité de racaille les incendiaires de voiture des banlieues.

Le vocabulaire employé – surtout celui qui est réservé à l'usage privé – est néanmoins révélateur de la personnalité des hommes qui nous gouvernent. Les électeurs sont en droit de craindre que la vulgarité des mots employés trahisse celle de leur pensée. Et il ne suffira pas, plus tard, aux candidats d'afficher du goût pour la poésie ou quelque discipline artistique que ce soit pour rassurer. Même en off, bon nombre d'électeurs et la quasi-totalité des électrices attendent des hommes politiques qu'ils arrivent à exprimer leur pensée sans le secours de leurs génitoires. M. Sarkozy doit se rendre compte de ce qu'il trahit de lui-même en parlant de pendre un adversaire à un croc de boucher.

Le monde de l'entreprise ne connaît pas moins de tensions que le monde politique. Il ne connaît pas moins de violence. Pourtant, il ne connaît pas ce genre de débordements, pas à ce niveau. Les dirigeants d'entreprises et de syndicats s'opposent, mais ils se savent condamnés à cohabiter. Ils ont appris à éviter l'irruption intempestive de leur affect et de leur ego dans leurs rapports. On se prend à penser que, comparé au politique, le monde de l'entreprise est un monde de bonne tenue, de bonne compagnie et, finalement, de civilisation.

Les clivages droite-gauche

Dernier point que révèle cette quinzaine, c'est ce que pourraient être des clivages essentiels de l'élection : assembler ou opposer, jouer de la confiance ou de la peur.

Dans la problématique de personnalisation de Mme Royal, il faut un adversaire. On ne s'impose (à son propre camp) que si on s'oppose (à quelqu'un de l'autre camp). M. Sarkozy fait l'affaire pour Mme Royal. Mme Royal fait l'affaire pour M. Sarkozy.

Une fois les personnes en place, on pourra parler de programme ou au moins de positionnement. Je verrais bien Mme Royal s'opposer durement à M. Sarkozy et se présenter en même temps comme une personne de rassemblement.

Ce choix pourrait lui être facilité par des opinions personnelles qui paraissent passablement conservatrices. Il pourrait être rendu aisé par le positionnement en rupture de son adversaire.

En opposition avec une capacité de négociation plusieurs fois démontrée, M. Sarkozy a choisi d'afficher qu'il préconise la rupture. Rupture avec un chiraquisme déconsidéré – il y est obligé. Rupture de méthode – on ne recherche plus le consensus à tout prix qui est synonyme d'immobilisme. Rupture dans la politique – on cesse de mettre des cautères sur des jambes de bois. Rupture dans les arguments utilisés : on abandonne la langue de bois et on propose le départ aux immigrés insatisfaits. Rupture dans les mots utilisés : karcher et racaille par exemple.

On imagine ce que ce discours a de motivant pour des militants. On voit comment il peut mobiliser des électeurs au premier tour des élections. On doute qu'il permette de rassembler au second tour. Pour qu'une politique de rupture soit efficace, il faut que les électeurs soient convaincus que la situation est extrêmement grave. Or, de la situation et de son degré de gravité, on ne parle pas, tout absorbé qu'on est par les oppositions de personnalités.

D'un côté, donc, une candidate jeune, une jolie maman pour utiliser l'expression d'un de ses admirateurs, qui pourrait se réjouir de voir son parti adopter un programme assez à gauche tout en se présentant comme l'incarnation de valeurs traditionnelles, une candidate capable de jouer les rassembleuses le moment venu. De l'autre, un candidat de la rupture qui, au lieu de rassembler, tend à diviser. Sauf changement de ton de M. Sarkozy lorsqu'il se retrouvera seul en piste pour son camp, tels pourraient être les clivages du prochain scrutin.