Six mois ont passé depuis les émeutes urbaines de novembre 2005. Puis, comme par enchantement - grippe aviaire, Chikungunya et CPE aidant - les banlieues ont disparu des écrans radar et le flot d'indignation et de réactions émotionnelles s'est tari. Les casseurs professionnels n'ont pas oublié, eux, de s'inviter dans les cortèges de manifestants anti-CPE. Ces casseurs-là relèvent principalement de la justice, à la différence des émeutiers mineurs de novembre 2005, dont le profil aurait mérité qu'on s'y arrête davantage.

Des casseurs sans précédents judiciaires

Fin 2005, 577 mineurs ont été présentés à des juges des enfants à la suite des nuits d'émeute. Le profil du jeune incendiaire frappe par sa banalité : âge moyen 16-17 ans, plutôt de nationalité française, en formation professionnelle avec des résultats scolaires moyens, peu de difficultés familiales. Surtout, la majorité des émeutiers était inconnue des tribunaux. Des jeunes gens ordinaires en somme. On pourra débattre à l'infini de l'enchevêtrement des déficiences et des responsabilités des gouvernements successifs, des élus locaux, de l'école et des familles dans cette spirale du chaos. Le sentiment d'être relégué dans "la France d'à côté" a aussi joué un rôle. Les auteurs sont inexcusables et leurs actes injustifiables : que les sanctions judiciaires qui doivent être prises le soient. Il reste que les mineurs arrêtés en novembre dernier ont un point en commun : leur libre arbitre.

Pour autant, l'exercice d'une volonté libre présuppose une capacité à fonder son action sur des principes rationnels, à l'éclairer par des repères moraux et à modéliser les conséquences de ses choix, c'est-à-dire à se projeter dans l'avenir. Si, comme leur profil semble l'indiquer, les jeunes émeutiers ne vivaient pas dans un contexte sociologique et familial dégradé, le facteur social est insuffisant à expliquer à lui seul la participation aux émeutes. De fait, l'inquiétante "normalité" des jeunes arrêtés devrait nous alerter sur la banalité du mal qui ronge les cœurs et les âmes de la France de demain. Au-delà des mécanismes en œuvre dans la violence de foule (suivisme, goût du jeu, surenchère, provocation, fascination pour la destruction gratuite…) il apparaît évident que l'absence de modèle positif dans la famille, le milieu social ou scolaire - au sens de l'expression role model dans le jargon anglo-saxon - a joué un rôle clé dans cette crise. A quelles représentations se référer pour se projeter dans un futur qui paraît si improbable ?

Accompagner vers la citoyenneté

Faisons un pari et considérons que l'avenir s'écrit sous nos yeux. Par une curieuse coïncidence, les 577 jeunes arrêtés en novembre 2005 sont aussi nombreux que les députés qui siègent à l'Assemblée Nationale. Pourquoi ne pas faire parrainer ces "filles et fils de la République" par un représentant du peuple ? Nos députés auront 577 opportunités de lutter concrètement contre le sentiment d'abandon qui prévaut dans les banlieues. Cette action présenterait un triple avantage :

  • elle ne coûterait pas un centime au contribuable ;
  • elle établirait un lien direct entre ceux qui font la loi et ceux qui ne comprennent pas toujours à quoi elle sert ;
  • elle envoie un signal fort sur la détermination de l'élite politique à affronter l'épaisseur de la France des banlieues, au-delà des discours sécuritaires, indignés ou sociologiques qui prévalent.

Que nos députés, par l'exemplarité de leur démarche, s'investissent personnellement. Ils démontreront ainsi la sincérité de leur soudaine mais fugace sollicitude pour les banlieues. Ça tombe bien, ils auront douze mois pour nous faire part des résultats concrets obtenus avec leur filleul, juste le temps qu'il leur faut pour être réélus sur des actes.

Il serait catastrophique qu'une troisième vague d'émeutes plus grave et prolongée fasse se rejoindre les enfants perdus de la République et les casseurs professionnels des manifestations anti-CPE : nous ne pourrions nous en prendre qu'à notre inertie face à la chronique d'une déliquescence annoncée.