En suivant depuis Stockholm les soubresauts du CPE, de l'affaire Clearstream et la préparation des candidatures à la prochaine présidentielle, je suis frappé par l'archaïsme de notre débat politique.

Un récent article de L'Expansion faisait état des programmes des candidats, et des équipes d'experts qui les entourent pour les bâtir. Dans le même temps, les partis (par exemple le Parti Socialiste) sont en train de bâtir leur programme électoral, catalogue d'objectifs et de mesures préparées là encore par des experts et commissions et amendés par la direction. Certains candidats, particulièrement bien entourés, ont déjà des listes impressionnantes de propositions sur leur blog.

Vu de Suède, où les partis se présentent sur la base d'un objectif qui est, à droite et à gauche, de réduire le chômage et de rendre les Suédois plus riches, on est moins ambitieux en matière de propositions. Mais quand j'interroge mes amis nordiques sur la France, ils me disent qu'ils admirent notre capacité à débattre des questions intellectuelles, existentielles et idéologiques, mais que nous avons surtout un problème de méthode et d'éthique de gouvernement.

En réalité, cela signifie qu'au début du XXIème siècle, la gestion du pays continue de se faire de manière archaïque, tout le monde espérant la venue d'une femme ou un homme providentiel qui trouvera les solutions pour sauver la France, comme Clemenceau ou de Gaulle l'ont fait en leur temps. Malgré les changements rapides du monde, malgré l'évolution majeure du niveau d'éducation des Français, malgré notre immersion dans une Europe créée pour éviter les guerres du passé, malgré la globalisation, notre façon de penser la politique date du début du XXème siècle.

C'est d'autant plus paradoxal que le monde de l'entreprise a su évoluer, lui. Le management ne se limite plus (en général, bien sûr) à la décision du chef de droit divin : de plus en plus, on travaille sur la base de principe de bonne gouvernance, on rend compte à partir d'audits indépendants, l'entreprise adopte des valeurs, on parle de responsabilité sociale, d'éthique (Nokia a une puissante direction de l'éthique), et le travail d'équipe et la flexibilité sont les moyens les plus efficaces pour atteindre l'objectif. Et les patrons français comme les patrons nordiques savent à quel point ils doivent consulter, concerter et négocier, notamment avec les syndicats, avant de prendre une décision…

Enfin, un peu de bon sens : le monde de 2008 ne sera pas le monde de 2007 ou celui de 2006. Un candidat ou un parti qui présente des propositions détaillées, aussi brillantes soient-elles, nous trompe : les changements sont rapides, trop pour qu'un programme puisse être mis en œuvre comme le candidat nous le promet. Ce qui compte n'est pas la capacité à produire et à mettre en œuvre des propositions (nous l'avons), mais surtout notre capacité et celle de nos dirigeants à s'adapter aux évolutions et aux chocs.

Nous avons donc besoin que les candidats nous présentent, plutôt qu'un programme, leurs principes éthiques et la manière dont ils envisagent la gouvernance du pays, à la manière des entreprises modernes. Je veux que l'on me dise quels seront les principes qui guideront l'action du Président (solidarité ? transparence ? contrôle du Parlement ? indépendance de la Cour des Comptes ? information des partenaires sociaux ? intégrité des gouvernants ?), quelles seront les bases éthiques de son action (respect des droits de l'homme en France ? accepter ou non la pauvreté ? relations avec les dictatures et pays où les droits de l'homme sont bafoués ? politique de développement ?), comment on peut améliorer l'information des actionnaires de l'entreprise France (évaluation indépendante et publique des résultats des politiques menées par exemple, comment sera organisée l'adaptation à la globalisation, etc.).

De même, par analogie avec les entreprises, il va bien falloir parler d'une révision de notre organisation et de nos structures. Selon l'OCDE, 4% des dépenses sociales vont à leur administration, et non aux bénéficiaires, contre 2% en moyenne. La juxtaposition de nos collectivités locales (régions, départements, communes, communautés urbaines, syndicats de communes...) et l'enchevêtrement de leurs responsabilités avec celles des organismes sociaux et des services déconcentrés de l'Etat et de ses agences constitue un gaspillage qui nous coûte des milliards d'euros qui nous seraient utiles ailleurs.

Ethique, gouvernance, responsabilité sociale, organisation allégée et souple : j'ai honte de penser que ces concepts sont plus présents dans le monde de l'entreprise que dans celui de la politique. Mais il ne faut pas désespérer : les sondages en faveur de Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy montrent que les français sont plus attirés aujourd'hui par ceux qui paraissent porter ces nouveaux concepts, fut-ce de manière partielle et imparfaite, que par les programmes des experts parisiens de l'Inspection des finances, souvent si archaïques….