Ce billet a pour objet de compléter le billet intitulé "Remettre les étudiants au travail" à partir des intéressantes réactions qu'il a suscitées (et dont je remercie sincèrement les auteurs).

Le débat engagé me semble orienté autour de quelques idées principales que je vais essayer de traiter séparément. Le titre de chaque point reprend une version compactée de mon cru et nécessairement imparfaite de l'idée développée – j'invite les personnes intéressées à se référer directement aux réactions au premier billet.

1. "C'est un billet anti-jeunes ou anti-étudiants."

Je n’ai pas voulu écrire un billet pro- ou anti- qui que ce soit, mais simplement émettre un constat issu de dix-huit années d’expérience d’enseignement devant des publics très divers (tous cycles universitaires, IUT, IUP, grandes écoles). Je ne crois pas que les jeunes d'aujourd’hui soient intrinsèquement meilleurs ou pires que ceux d'il y a 20, 40 ou 60 ans. En revanche, ils sont ce que nous leur avons appris à être, ce que nous leur permettons d’être, et aussi ce que l'inclination naturelle de tout être humain les pousse à être : si je peux avoir mon diplôme sans travailler, pourquoi travailler ? La responsablilité de cet état de fait est partagée, mais il est vrai que je souhaitais mettre en avant le fait que les étudiants eux aussi en portaient une part. Je disais aussi que les enseignants (y compris moi-même) avaient failli et conduit à cela.

2. "Il est faux de dire que les étudiants ne travaillent pas : ils travaillent plus que jamais."

C'est, en substance, le point de vue développé par mon collègue Frédéric Rolin. Il apparaît ici clairement que nous n'avons pas vécu la même expérience. Ceci peut s'expliquer de deux façons différentes. La première est que je parle d'étudiants en sciences et que Frédéric Rolin parle d'étudiants en droit. La seconde est que Frédéric Rolin parle manifestement d'étudiants en M2 et en doctorat et que la situation est évidemment très différente en ce qui concerne les premières années d'université. Enfin, je me permets de m'interroger pour savoir si trois devoirs "libres" par semestre sont vraiment le signe d’un travail intense – mais je ne suis pas sûr de savoir ce qu'est un devoir "libre" et quelle quantité réelle de travail cela induit.

J’aimerais aussi savoir si Frédéric Rolin a questionné de manière systématique ses étudiants pour leur demander combien d'heures ils travaillent en plus des cours chaque semaine. C’est justement l'expérience à laquelle je me suis livré il y a quelques années, auprès de promotions de licence (actuel L3) et maîtrise (actuel M1) à l'occasion d'une enquête que je cite plus loin sur la qualité des enseignements menés dans mon UFR (environ 160 étudiants sur 200 avaient répondu). J'avais ajouté pour chaque enseignement des questions portant sur le temps passé chaque semaine à travailler le cours ou les TD "à la maison". Pour près de la moitié, les étudiants répondaient 0 h sauf en période d'examen. La moyenne du nombre total d'heures travaillées en plus des heures passées en classe était de 4 pour l'ensemble de la semaine en plus des 25h d'enseignement. Il est aussi intéressant de noter que le temps passé n'était que faiblement corrélé à l’appréciation de la qualité du cours. C'est cette réalité, confirmée par les témoignages de très nombreux collègues, que je souhaitais mettre en évidence dans ce billet.

Enfin, je ne suis pas surpris du tout que les normaliens ne réussissent pas mieux que les autres au concours de l'Agrégation des facultés de droit. Mais, à moins de considérer que tous les étudiants de droit ont le potentiel pour un jour être agrégatifs, cela ne prouve rien en ce qui concerne le niveau des normaliens par rapport au niveau moyen des étudiants de l'université.

3. "Il est vrai que les étudiants ne travaillent pas mais ça n’est pas (seulement) de leur faute. Plutôt que de les accabler, il faut chercher les raisons de leur démotivation."

Il ne s'agit pas d'accabler les étudiants, mais simplement, une fois le constat établi de l'absence de travail, de dépasser le discours "les pauvres, comme leur vie est difficile, comme les cours sont mauvais, comme le monde est rude", pour essayer de dire que les torts sont peut-être partagés, et que les étudiants portent aussi une part de responsabilité dans ce qui leur arrive. Je le répète et j'y reviendrai, ils ne sont pas les seuls. La démotivation est souvent évoquée, mais il ne faut pas exclure a priori un problème qui viendrait des étudiants eux-mêmes. La motivation – qui manque dans certains cas – peut aussi venir à la suite d'un effort – donc d'un travail – pour se plonger dans un cours qui peut au premier abord paraître ardu. Si l'effort n'est pas fourni, on ne voit pas l'intérêt de ce que l'on apprend, donc on n'est pas motivé, donc on ne travaille pas, et la boucle est bouclée. C'est un peu comme lorsque l'on apprend à lire à un enfant : ce n'est que lorsqu'il saura lire qu'il pourra comprendre pourquoi c'était si important d'apprendre, même si c'est parfois ennuyeux. Et, c'est un fait, beaucoup d'étudiants ne sont pas prêts à accepter cet effort en apparence "gratuit".

4. "Les enseignants (et moi en particulier) sont dans une tour d’ivoire, ils feraient bien de se pencher sur le travail qu’ils font eux-mêmes avant de critiquer et/ou de mépriser les étudiants."

J’espère ne pas mépriser les étudiants simplement parce que je les critique sur certains points. De même, je ne méprise pas les enseignants lorsque je les critique. Je ne suis par ailleurs pas le mieux placé pour parler de ma propre pratique pédagogique, si ce n'est pour dire que j'ai toujours essayé de faire de mon mieux et d'intéresser au plus mes étudiants. Je crois cependant que là n’est pas le débat.

En revanche, plusieurs réactions critiquent le fait que le travail des enseignants n'est pas évalué. Je les suis tout à fait, et je trouve cette situation intolérable. Les professeurs des universités sont pratiquement intouchables : c'est par exemple le seul corps de la fonction publique qui n'est pas inspectable. Il est bien sûr inadmissible qu'un enseignant fasse des erreurs à répétition et ne soit pas compétent, que ce soit sur le contenu ou la pédagogie, et il est encore plus inadmissible que personne ne puisse rien faire contre cela. Il serait tout à fait juste que les enseignants rendent des comptes au contribuable qui les finance, exactement comme je demande que les étudiants soient comptables de l'argent qui est dépensé pour leurs études.

Dans l'état actuel des choses, le seul moyen de faire cela (sans changer le statut des enseignants-chercheurs, mais au fond pourquoi pas ?) est de faire évaluer les enseignants par les étudiants qui ont suivi leurs cours. Il y a quelques années, des instructions ministérielles ont été données pour qu'une évaluation des enseignements (je dis bien des enseignements et pas des enseignants, tant le sujet est sensible) par les étudiants soit systématiquement faite chaque année. Je connais beaucoup d'institutions qui n'en ont rien fait, ou qui se sont contenté d'agir de manière très molle, sans diffusion des résultats, de sorte que cela ait le moins d'impact possible.

Comme je le disais plus haut, j'ai moi-même mis une telle évaluation en place dans une université parisienne pour les 200 étudiants de la licence et de la maîtrise dont j'avais la charge il y a quelques années. Les résultats ont été très intéressants : même s'ils étaient durs pour certains, les commentaires étaient souvent constructifs et ont conduit plusieurs fois à des améliorations de nos pratiques pédagogiques, individuelles (y compris la mienne – je ne prétends pas être meilleur que les autres !) ou collectives.

Une question est de savoir pourquoi les (syndicats) étudiants ne se battent pas pour obtenir l'évaluation des enseignants, alors par exemple que je les ai vus se battre – à tort à mon sens – pour obtenir la suppression des notes éliminatoires. Ma réponse (partielle) est justement de dire que c'est parce qu'ils ne sont pas animés par la bonne dynamique : ils se battront plus naturellement pour avoir leur diplôme plus facilement (pas de notes éliminatoires) que pour que leurs enseignants fassent du meilleur travail. C'est justement cela que je trouve très inquiétant.

5. "On ne donne pas d’espérance aux étudiants donc ils n'ont pas envie de travailler."

J'avoue que c'est l'argument qui me surprend le plus.

Tout d'abord, je suis étonné que les étudiants attendent qu'on leur "donne" de l’espérance : c'est vraiment une attitude de consommateurs à qui tout serait dû. Le monde sera celui qu'ils construiront, et je trouve là encore cette attitude passive très inquiétante venant de jeunes. Par ailleurs, il y a de très nombreuses filières dans lesquelles il y a des débouchés, en sciences par exemple. Mais ces filières sont boudées par les étudiants qui les trouvent trop difficiles.

Il y a aussi dans cet argument sur l'espérance un implicite que l'offre d'emploi devrait s'adapter aux études qu'ils ont suivies. C'est évidemment l'inverse et en particulier ce n'est pas parce qu'on a un diplôme en sociologie qu'on devrait avoir un droit à trouver un métier dans la sociologie. Il est vrai que là aussi les torts sont partagés ; pour autant, on ne peut pas demander la liberté de s'inscrire dans la filière de son choix sans en accepter les conséquences si le marché de l'emploi n'est pas adapté.

Enfin, c'est peut-être un peu brutal, mais je pense sincèrement que si des étudiants n'ont pas de motivation pour travailler (pour quelque raison que ce soit) et qu'il ne travaillent pas, alors ils ne doivent pas se faire financer des études par le contribuable.

6. "La solution de faire participer financièrement les étudiants au coût de leurs études n'est pas bonne parce qu’elle n'est pas juste."

Dans l'absolu, c'est vrai, et je le dis dans le billet. Mais on peut réduire cette injustice avec un vrai système de bourses et de prêts d'honneur. D'autre part, est-elle pire que ce que l'on fait actuellement ? Je suis persuadé que si les étudiants payaient une (petite) partie de leurs études, ils auraient par exemple plus tendance à se battre pour avoir de bons enseignants que pour supprimer les notes éliminatoires.

La question est finalement de savoir si l'on pourrait atteindre le même résultat autrement. L'idée de la sélection à l'entrée est bonne, mais je ne sais pas si elle suffirait à réellement responsabiliser les étudiants et... à les remettre au travail.

Le débat est ouvert !