Comme je le signalais dans un précédent billet, il est difficile de réduire la cause du chômage des jeunes au seul problème du fonctionnement de l'éducation. Reste qu'on ne peut imaginer l'avenir du "modèle français" sans poser la question de l'éducation. Commençons par quelques faits, connus ou moins connus.

Fait 1 : la France consacre à l’éducation moins de moyens que les pays comparables.

En effet, si l'on prend les statistiques de l'OCDE, restreintes aux pays comparables à la France, le coût de l'éducation est en France en dessous de la moyenne (dernière colonne du tableau) – et même très en dessous pour le primaire et le tertiaire (supérieur). Du point de vue des moyens, la France se situe davantage du côté du Royaume-Uni, que de celui des pays du nord de l'Europe !

Fait 2 : Notre système éducatif n'est pas une "fabrique de crétins"

Il y a plusieurs mesures du niveau d’efficacité de notre système. Aucune n'est parfaite, et chacun ne donne qu'une mesure "en moyenne", qui peut cacher des inégalités fortes (entre grandes écoles et universités, lycées parisiens et lycées de ZEP…).

Pour juger de l'efficacité, il faudrait commencer par définir ce que nous attendons de notre système scolaire – nous y reviendrons. Prenons pour l'instant une mesure simple : la capacité des enfants de 15 ans à résoudre des problèmes (échelle PISA). La France y figure 10e sur 29 pays par rapport au score moyen. Et ce rang ne s'explique pas par un système dans lequel des bons élèves côtoieraient des élèves aux performances beaucoup moins favorables : si l'on compare le score moyen des 5 % qui réalisent la meilleure performance dans chaque pays, ou les 5 % qui réalisent la moins bonne performance, la France reste en 10e position. Si système à deux vitesses il y a (et il y a sans doute), ce n'est pas pire en France qu'ailleurs.

Certes, cette statistique ne suffit pas, à elle seule, à mesurer l'efficacité de l’ensemble de notre système éducatif. Les classements portant sur la production en terme de recherche (tels que le classement effectué par l'Université de Shanghai) mesurent des choses utiles, mais qui traduisent moins le fonctionnement de l'éducation nationale, que des interrogations liées à la taille des centres de recherche français, ou au poids de la langue anglaise dans les réseaux de recherche, désormais mondialisés. La France se positionne également de façon médiocre en matière de formation professionnelle – par exemple, elle se situe en tête de peloton pour le taux de réponses négatives à la question "avez-vous bénéficié d’une formation au cours des douze derniers mois ?".

Apprendre, apprendre à apprendre et faire société : trois missions indispensables

Pour critiquer ou comparer le système éducatif, les moyens qu’il utilise ou ce qu'il produit, il faut commencer par en définir les objectifs ! En effet, tous les pays ne fixent pas le même objectif à leur système éducatif – les Etats récemment constitués, les pays en voie de développement, ou les pays développés ont chacun un système éducatif, mais ils poursuivent des objectifs différents. Dans le cas de la France, on peut distinguer trois objectifs principaux :

  • fournir des savoirs utiles, qui vont de savoirs élémentaires (lire/écrire/compter) à des savoirs plus spécifiques (par exemple, la programmation orienté objet sur ordinateurs massivement parallèles) ;
  • apprendre à apprendre, afin que ceux qui sortent du système éducatif disposent de moyens d'adapter leurs connaissances au fur et à mesure des évolutions ;
  • donner un socle de culture commun à l'ensemble de nos concitoyens.

Le premier objectif est économique et statique, plus facilement mesurable ou comparable ; il repose à la fois sur le système d’éducation, sur le système de formation professionnelle et sur le système d’accompagnement des demandeurs d'emploi.

Le second objectif est économique et dynamique, et plus difficile à mesurer que le précédent. Pourtant, il est absolument essentiel pour un pays comme la France, qui est moins en situation de rattrapage économique (pour lequel il suffit de copier ce qui a été trouvé par d’autres) qu'en situation d’innovation (dans laquelle il faut créer, puis diffuser le plus rapidement ces innovations).

Le dernier objectif est social, difficile à mesurer ou à comparer d'un pays à l’autre. C'est pourtant la priorité première du système éducatif : contribuer à ce que les membres de la collectivité puissent se comprendre, et vivre ensemble. Si le système public d'éducation ne le fait pas, personne ne peut le faire. C'est une mission essentielle, que ne mesure pourtant aucun des classements cités ci-dessus. Selon que cette mission sera remplie ou non, on constatera des difficultés des banlieues, le développement des incivilités ou le développement d'un communautarisme économique, religieux ou d'origine.

On peut donc discuter, à juste titre, du contenu des formations et de leur adaptation, sur la centralisation excessive de notre système scolaire et universitaire, des difficultés des établissements de quartiers difficiles, ou de la nécessité d'un système d'orientation performant et proche des réalités économiques. Mais le débat le plus urgent concerne les objectifs de notre système d’éducation. Et ce débat est trop important pour qu'on accepte de le voir traiter à coup d'arguments d'autorité, de raisonnements à l'emporte-pièce ou d'analyses tronquées.