Dans les prochains mois, l'énergie occupera sans doute une place inédite dans le champ économique et politique. Fait nouveau : ce thème provoquera peut être un clivage gauche-droite. Alors que le coût de l'énergie atteint des niveaux historiquement élevés, la polarisation de ce thème est-elle justifiée sur le fond, ou correspond-elle à une approche tactique ? Est-ce que la capacité à développer une véritable vision de la politique énergétique par les candidats pourrait être un argument électoral décisif ?

Tout au long de la Vème République, la politique énergétique française a bénéficié d'un des - rares - consensus bipartisans. Toutefois, conséquence directe du traumatisme électoral de 2002, quelques éléments laissent présager que ce consensus est peut-être arrivé à son terme à la suite du Sommet européen de Barcelone de 2002, où les deux cohabitants de l'époque ont validé le processus d'ouverture des marchés de l'électricité et du gaz.

En effet, les partis de gauche hésitent, s'interrogent ; le tout étant alimenté par l'obscurantisme antinucléaire des uns, la démagogie fiscale des autres ou encore par la remise en cause des engagements européens. On peut notamment souligner que le PS s'est officiellement opposé à la mise en œuvre de l'EPR en France et que l'on y parle de renationalisation d'EDF… La crise d'identité du PCF et le succès auprès des salariés des ouvertures de capital d'EDF et de Gaz de France amènent la CGT à revoir ses positions sur le moyen terme. Quant aux Verts, ils veulent aujourd'hui un contrat de gouvernement avec le PS qui intègre l'abandon formel du nucléaire ; certains d'entre eux prônent même la décroissance économique comme nouveau paradigme du modèle français !

De l'autre côté de l'échiquier politique, tout au long de la législature, la droite au pouvoir a certes poussé quelques pions mais le plus souvent dans la douleur et la confusion. Surtout, elle n'a pas mesuré en début de législature l'ampleur de la tâche, et il en est ressorti une absence de débat et de vision. La gestion gouvernementale au jour le jour a en effet trop souvent montré ses limites : une communication peu claire sur la fiscalité des produits pétroliers, des hésitations sur la nature des ouvertures de capital des opérateurs historiques ou de l'équipementier nucléaire national, une gestion politique chaotique des tarifs réglementaires de l'électricité et du gaz associée à des désaccords importants avec l'autorité de régulation indépendante. La droite risque donc de ne tirer aucun bénéfice politique de certaines avancées pourtant courageuses : il était aussi important pour la France de respecter les critères de Maastricht lors de la création de l'Euro que tenir les engagements européens sur le marché de l'énergie.

Depuis 2002, la donne a largement évolué et l'enjeu a pris une autre dimension. Rappelons quelques éléments de contexte. De façon générale, nous entrons dans un "Monde de Ressources Rares". Le développement très dynamique de l'économie mondiale nous a renvoyés à quelques principes de la réalité économique : ce qui est rare est cher ; les matières premières jouent un rôle essentiel au fonctionnement de l'économie et celles-ci ne sont pas infinies. Mais contrairement à l'eau ou à l'air, chacun ressent déjà concrètement la crise latente, qu'il s'agisse des électeurs ou des entreprises.

Certaines menaces pèsent immédiatement sur notre économie et même sur la croissance mondiale :

  • Une diminution significative du pouvoir d'achat des ménages, par l'augmentation des coûts de deux fonctions vitales du quotidien, les déplacements et le chauffage ; les conséquences sur les dépenses de consommation pourraient être redoutables.
  • Un renchérissement durable des coûts de production pour les industriels (et notamment les électro-intensifs) : cela introduit des risques supplémentaires de délocalisation et un nouvel axe de concurrence entre les Etats.
  • L'intensification et la globalisation des tensions géopolitiques dans la course à l'énergie : au-delà du foyer permanent de tensions avec le Moyen Orient (Arabie Saoudite, Irak, Iran), on peut légitimement s'interroger sur l'évolution de la nature des relations entre l'Europe et la Russie, entre les Etats-Unis et l'Amérique Latine (Venezuela, Bolivie) ; enfin, la concurrence entre Etats consommateurs pour la sécurisation de leur approvisionnement, et notamment avec la Chine, peut pourrir des relations parfois encore très fragiles

On sent bien que face à de tels enjeux, l'Etat joue un rôle essentiel, à la croisée entre l'Etat-Stratège et son action diplomatique internationale. Résumons-le sur trois points clés :

  • La technologie : la France joue, par son tissu industriel exceptionnel dans le domaine, un rôle particulier dans le développement de nouvelles technologies de production et de consommation énergétique. C'est la technologie qui permettra de mieux consommer et de produire plus proprement ; les soutiens apportés par les pouvoirs politiques actuels pourront être décisifs sur le long terme, en particulier dans le secteur du nucléaire civil (EPR, Iter, préparation de la 4ème génération de réacteurs).
  • La pédagogie : l'objectif est de concilier la lutte contre l'obscurantisme des anti-technologies et le devoir de vérité sur l'évolution des usages de consommation ; il faut lancer un grand programme de sensibilisation et une action particulièrement forte dans les écoles auprès des plus jeunes.
  • La stratégie d'approvisionnement et l'Europe énergétique : l'indépendance énergétique n'est pas à notre portée dans le siècle à venir ; l'organisation d'un marché européen optimisé, le rapprochement des bouquets énergétiques et la capacité à négocier ensemble auprès des pays producteurs d'énergie fossile constituent un objectif politique majeur et incidemment un axe de relance concret du projet européen (cf. mon précédent billet, Pour un Maastricht de l'énergie).

L'énergie touche au cœur de notre modèle économique et environnemental. Avec la dette publique, elle constitue un des sujets majeurs sur lesquels nous devons systématiquement avoir à l'esprit que les décisions d'aujourd'hui pèsent lourdement sur les générations d'après.

Sur le fond, il ne semble pas qu'il y ait de raisons objectives qui justifient l'abandon du consensus politique qui a prévalu depuis plusieurs décennies. La naissance d'un tel clivage pourrait même être porteuse de risques : le développement d'un mix énergétique cohérent et efficace ne peut être dépendant des temps beaucoup plus courts des alternances politiques.

En revanche, il y a bien là un espace d'expression politique pour le candidat qui saura se saisir intelligemment de l'importance de l'enjeu et qui saura le projeter à la fois dans la vie quotidienne des Français et dans les trois problèmes dominants de la politique étrangère française : la relance de l'Europe, l'accompagnement du processus de mondialisation et la stabilisation du Proche et du Moyen Orient.