Le proviseur du lycée Henri IV se réjouit que son établissement puisse participer au mouvement de discrimination positive initié par Richard Descoings à Sciences Po en 2001. Il le fera en expérimentant un "accompagnement personnalisé" de 30 élèves lors de la rentrée 2006 de façon à les préparer aux "meilleures classes préparatoires". Parallèlement, on le sait, un lycée d'excellence devrait voir le jour en Seine-Saint-Denis sous le double patronage de Sciences Po et de Paris IV.

Il y avait urgence et on ne peut que se réjouir de ces initiatives que l'on espère voir se multiplier dans les mois sinon les années à venir. Pour autant, il n'est pas interdit de se poser des questions de nature plus systémique sur la capacité du système scolaire français à réagir face aux évolutions de ses missions et de ses publics.

Le lycée français a été conçu sur le modèle d'une machine neutre destinée à traiter des intelligences culturellement homogènes. On peut rappeler ce mot de Napoléon se réjouissant que le latin soit enseigné le même jour à la même heure dans toutes les classes de France. Aujourd'hui, les élèves sont sociologiquement, économiquement et culturellement hétérogènes. Pendant ce temps, le collège unique a renforcé le caractère monolithique du système au moment même où il aurait fallu lui permettre de s'adapter avec souplesse aux réalités de terrain. La diversification des filières au lycée a partiellement accompagné ce mouvement de diversification des élèves. Par un mouvement d'opinion bien français, on lui reproche, de ce fait, d'être cause de reproduction sociale.

Que veut dire alors cette présélection des meilleurs en zones d'éducation prioritaire, sinon qu'il s'agit de constituer un environnement pédagogique adapté à leur perception du monde et à leur environnement socio-économique pour accroître leurs chances de réussite personnelle et sociale ? C'est bien une remise en cause des grands principes qui ont structuré l'éducation nationale depuis, au moins, 1945. Et cette remise en cause se produit selon un mouvement descendant depuis les hautes sphères de l'Etat.

Un autre mouvement aurait été possible si la loi l'avait permis, un mouvement spontanément ascendant, un mouvement qui n'aurait pas coûté à la France l'une de ces crises de conscience qui la paralysent – sur le bien-fondé d'une discrimination positive. Ce mouvement ne demandait qu'une condition pour se réaliser : le libre choix de l'établissement scolaire par les parents.

Chacun sait que la carte scolaire est imposée aux familles selon leur lieu de résidence. Les moyens de la contourner sont aussi connus, particulièrement des familles d'enseignants. Ils passent par leur connaissance du système, particulièrement le choix des langues, et des personnes. En voie de recours, il reste toujours l'enseignement privé : dans ce cas, la discrimination financière entre en jeu, même modérément. Un bon moyen d'assurer l'égalité des opportunités entre les familles, c'eût été de les laisser choisir librement leur établissement.

Bien entendu, il n'est pas improbable que les familles moins averties ne sous-estiment l'importance du problème et n'aillent à la facilité de l'établissement géographiquement le plus proche. C'est sans compter sur les multiples interactions des acteurs, dont les retours des enfants. C'est sans compter aussi sur l'intérêt des établissements de recruter les meilleurs élèves par rapport à leur projet pédagogique.

Le maître mot implicite de cette réforme qui n'a pas eu lieu et dont, bizarrement, on ne parle pas en ces temps de discrimination administrée, c'est que les établissements scolaires auraient été en concurrence effective. Non pas seulement les meilleurs, pour lesquels le classement porte principalement sur le taux de succès aux concours des Grandes écoles, mais tous les établissements.

Qu'on le veuille ou non, le mouvement est en cours. Sinon, comment expliquer le succès grandissant des publications qui tentent un classement des lycées selon leur taux de réussite au baccalauréat, avec tous les problèmes déontologiques que cela pose.

L'opinion publique serait-elle capable de mise en cohérence avec elle-même ? C'est à voir. A priori, rien n'empêche de procéder à des expérimentations grandeur nature, parallèlement aux expériences de discrimination positive. Les résultats des deux systèmes pourraient être comparés, à la fois dans leur retentissement sur les familles et dans leurs résultats.

Mais l'opinion publique est une réalité sociale. En matière d'école, elle appartient souverainement aux enseignants. La discrimination positive les met dans un projet qui prolonge leur action séculaire pour la promotion sociale. Ils s'y engagent volontiers. La discrimination concurrentielle les met sous une pression à laquelle ils ne sont pas habitués, celle de leurs pairs. Ils y répugnent.

A moins qu'ils ne finissent par souffrir du manque d'oxygène dans lequel les met un système terriblement éloigné des contraintes du réel et qui ne remplit plus sa mission fondamentale : donner l'espoir d'une vie meilleure à chacun, selon ses moyens et ses efforts.