Je reviens d'une semaine de travail aux Etats-Unis. Quand je suis parti, on murmurait que le président de la République avait proposé à M. Sarkozy de réfléchir à la possibilité de devenir premier ministre. La proposition n'était qu'exploratoire. A mon retour, M. Sarkozy annonçait qu'il restait ministre de l'homme qu'il soupçonne d'avoir monté l'affaire Clearstream contre lui. Cet aller-retour m'a inspiré une lettre à M. Sarkozy, candidat, qu'on trouvera ci-dessous.

Dans l'intervalle, les éléphants barrissent. Nous y reviendrons quand on y comprendra quelque chose. Et notons deux informations relatives à Mme Royal.

Je laisse d'abord la parole à M. Alain Etchegoyen, philosophe et ancien commissaire au Plan, qui a sur moi le mérite de connaître Mme Royal personnellement : "J'ai officiellement démissionné du cabinet de Claude Allègre en écrivant une lettre peu diplomatique : j'y fondais ma démission sur les comportements et les mœurs insupportables de Mme Royal (…) J'ai toujours eu du mal à aborder les questions de fond avec Ségolène Royal, qui ne pensait qu'à faire des coups." Je ne connais pas personnellement M. Etchegoyen, dont je lis seulement les écrits, ici et là. Un témoignage unique ne fait pas une vérité. Est-ce qu'il règle une vieille querelle personnelle ? Nous serons évidemment à l'écoute des autres témoignages.

Le Monde a publié une page sur Mme Bouchet-Petersen, conseillère spéciale de Mme Royal, puis une page sur "la galaxie Royal". Ma première impression est que "l'Internet", dont elle fait un axe de différenciation et de modernité, n'est qu'un gadget quand il s'agit d'élaborer un programme présidentiel, que "les politiques et les élus" qui l'entourent ont encore besoin de faire leurs preuves, et que "les technos et conseillers"… bon, je devrais plutôt admirer tous ces courageux fonctionnaires qui font des journées doubles, travaillant leurs huit heures au Conseil d'Etat ou comme directeur de cabinet d'un président de région et, en plus, à la campagne de la candidate – à moins qu'ils ne se soient fait mettre en disponibilité, évidemment. En tout cas, pas beaucoup de chefs d'entreprise dans tout ce monde. Mais nous sommes en début de campagne et, comme je l'ai déjà écrit, je suppose que Mme Royal est complètement dépassée par le succès qu'elle rencontre. Ne soyons donc pas trop sévère…

Passons à M. Sarkozy et à ses réactions à l'affaire Clearstream. Je précise mon point de vue : je me garde bien de donner des conseils à M. Sarkozy, ce n'est ni mon rôle ni mon souhait ; j'essaye seulement de décrypter ce que son comportement nous dit de sa personnalité. Je me garde également de me prononcer sur le fond de l'affaire Clearstream ; sur ce sujet, j'ai entendu la voix sans aucun doute trop discrète d'Alain Richard, ancien ministre de la Défense de M. Jospin, qui, je cite de mémoire, a incité ses amis à la prudence, comme il est de règle dans les affaires de services secrets où le public ne connaît pas toujours le dessous des cartes.

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Lettre à M. Sarkozy, candidat

Paris, le 18 mai 2006

Monsieur le candidat,

Un programme, c'est un programme. On le trouve bon ou pas. Lorsque vous annoncerez le vôtre, on en reparlera ici.

La capacité de réformer, c'est important. Surtout pour quelqu'un qui, comme vous, veut incarner la rupture. Vous avez déjà quelques états de service en la matière. On y reviendra au vu de votre programme. Les deux sont liés.

Reste à juger de votre personnalité, puisque c'est le troisième critère que j'ai proposé dans un précédent billet pour évaluer les candidats. C'est compliqué. Connaît-on jamais la personnalité de quelqu'un ? Comment juger de la vôtre quand on ne vous connaît pas personnellement, ce qui est mon cas ?

Deux directions : assembler les pièces du puzzle de votre passé et décrypter votre comportement actuel.

Commençons par le passé. On sait que vous êtes un homme pressé et audacieux ; la manière dont vous avez conquis la mairie de Neuilly à un âge où d'autres font encore leurs classes l'a bien montré. On devine que vous êtes habile et obstiné : cette mairie de Neuilly, vous l'aviez soufflée à la barbe de M. Pasqua et c'est finalement lui qui vous a intronisé à la tête du département des Hauts-de-Seine quelques années plus tard. Vous admirez Georges Mandel, en tout cas, vous lui avez consacré un livre ; le choix de ce modèle n'est sans doute pas dénué de signification, peut-être tient-il à de très respectables raisons personnelles ; l'action de l'homme politique, elle, est tombée dans l'oubli. Pas de traces…

Ensuite, il y a les propos que vous tenez et qui nous révèlent certains aspects de votre personnalité, puisqu'aussi bien nous avons tous appris que le style, c'est l'homme. Dans ma dernière contribution à ce blog, j'ai essayé de distinguer entre l'usage d'expressions fortes destinées à marquer les esprits – le général de Gaulle était un expert en la matière, les candidats d'aujourd'hui sont plus ou moins heureux à cet exercice – et l'usage supposé off de mots et d'expressions qui parlent sur votre personnalité. Je n'y reviens pas ici, mais enfin, disons que votre vocabulaire donne de vous une image mitigée.

Et puis, et c'est l'essentiel, il y a ce que vous faîtes en ce moment. Pour le recruteur (occasionnel) de président que je suis, votre réaction à l'affaire de Clearstream constitue un test de personnalité révélateur.

Vous êtes dans une situation complexe, et dangereuse pour votre candidature. En apparence, l'affaire vous sert dans la mesure où elle neutralise M. de Villepin. Mais était-ce encore nécessaire après la déroute du CPE ? Elle fait de vous une victime, ce qui peut vous attirer des voix. Mais, dans l'opinion, vous êtes aussi un peu comme l'arroseur arrosé. Pourquoi rester près du jet si on craint l'eau ?

Que pouviez-vous faire d'autre ?

Si l'on se réfère aux propos que vous avez tenus à l'époque, vous êtes revenu au ministère de l'Intérieur pour parer les "coups" que le cabinet noir du Premier ministre avait montés contre vous. Maintenant que l'affaire a éclaté et qu'elle est entre les mains de la Justice – du moins nous l'espérerons – pourquoi vouloir rester ? Craignez-vous encore quelque chose ?

Toute victime que vous puissiez prétendre être de l'affaire, en restant au gouvernement, vous vous rendez complice d'un autre scandale : le déni de démocratie que constitue le maintien en place d'un Premier ministre semble-t-il compromis dans cette affaire noire, et surtout discrédité par son action et son style politiques. Or, vous pouviez sans doute faire tomber le Premier ministre et, à défaut, vous désolidariser totalement de lui.

Je m'explique.

Contrairement à ce que laissent à penser les élucubrations sur la volonté de M. Chirac de garder ou non M. de Villepin, si le Premier ministre ne veut pas démissionner, le président de la République n'a pas les moyens de le faire partir. Je cite l'article 8 de notre Constitution, qui définit les pouvoirs du président de la République en la matière : "le Président de la République nomme le Premier Ministre. Il met fin à ses fonctions sur la présentation par celui-ci de la démission du Gouvernement."

Seule l'Assemblée nationale peut chasser un Premier ministre qui s'accroche, en votant une motion de censure ou en refusant la confiance. Je cite l'article 50 de la même Constitution : "lorsque l'Assemblée Nationale adopte une motion de censure ou lorsqu'elle désapprouve le programme ou une déclaration de politique générale du Gouvernement, le Premier Ministre doit remettre au Président de la République la démission du Gouvernement."

M. Sarkozy, vous êtes le président du parti majoritaire à l'Assemblée. Vous pouviez démissionner de ce gouvernement, nul ne vous en aurait tenu rigueur. Vous pouviez inviter vos amis à déposer une motion de censure contre le gouvernement, la leur faire voter et, directement ou indirectement, faire tomber le gouvernement. Vous avez déclaré que créer une crise aurait profité à la gauche et aux extrêmes. Mais quelle démonstration en avez-vous faite ? N'auriez-vous pas au contraire contribué à clarifier une situation pesante pour tout le monde ?

Si vous aviez provoqué la chute du gouvernement, en bonne la logique, vous auriez été appelé à former un nouveau gouvernement par le président de la République. Vos conseillers vous disent que c'eût été un piège. Ils parlent de la malédiction qui pèse sur les Premiers ministres qui se sont présentés à la présidence. Je ne suis pas convaincu.

Regardez ce qui se passe aux Etats-Unis : les présidents qui ont de bons bilans – et même ceux qui ont des bilans discutables – sont généralement réélus. Regardez ce qui se passe au Royaume-Uni : M. Blair en est à son troisième mandat. Vous auriez pu accepter de former un gouvernement en pensant que les bienfaits de votre action pendant un an seraient un argument en votre faveur au jour de l'élection. Réussir ce que ni M. Chirac, ni M. Balladur n'ont réussi vous aurait fait plus grand qu'eux.

Et pour les électeurs, quelle source d'expériences et d'enseignements ! Nous aurions pu mesurer concrètement ce que la rupture que vous préconisez signifie.

Vous auriez également pu décliner l'offre de devenir le Premier ministre. En d'autres temps, M. Chirac, victorieux aux élections législatives, avait bien refusé l'offre de M. Mitterrand et poussé M. Balladur. Je doute qu'on vous aurait tenu rigueur de reprendre votre liberté pour vous consacrer à votre campagne. Vous auriez pris un petit risque : celui de voir le successeur de M. de Villepin devenir un challenger comme M. Balladur l'était devenu – mais enfin, il faut choisir dans la vie. Quel est pour vous l'atout déterminant pour être élu ? Ne pas être à Matignon ou y être ?

J'arrête là mes scénarios et mes questions. Mon propos n'est ni de vous conseiller, ni de vous faire des reproches – quel droit en aurais-je ? Il est juste d'essayer de comprendre votre personnalité. Que signifie le parti que vous avez pris de rester au gouvernement ? Que pouvons-nous en déduire sur ce que serait votre mode de gouvernement si vous étiez élu président ?

Etes-vous comme tant d'autres hommes politiques, un capteur de tendances et un forgeur de slogan – après l'ascenseur social de M. Chirac, la rupture de M. Sarkozy ? Croyez-vous ce que vous dites ou faites-vous semblant ? Vos déclarations et actions sont-elles programmées en fonction du Journal de 20 heures ? Ou bien êtes-vous capable de prendre du recul, de vous affranchir de la dictature de la courte vue, de lancer des manœuvres audacieuses, de prendre des risques ?

L'avenir dira si vous avez eu raison de jouer la continuité en accrochant votre char à l'attelage d'un gouvernement déconsidéré. Pour moi, vous jouez à "pile je perds et face tu gagnes." Si la cote du gouvernement reste basse, vous en souffrirez, et si elle remonte, c'est M. de Villepin qui en bénéficiera. Mais enfin, je ne suis pas un homme politique – juste un recruteur de président (occasionnel). Je me trompe certainement.

Vous aviez d'autres options. Elles exigeaient des actes à la hauteur de l'indignation que vous manifestez. Elles exigeaient de terrasser sans délai un des ennemis qui vous menacent sur votre droite avant d'engager le combat sur votre gauche – une tactique qui valut la victoire aux Horace de ma jeunesse. Car j'imagine que vous n'attendez pas de M. de Villepin qu'il finisse par vous soutenir…

Ce que vous montrez en restant ministre de ce gouvernement et ce qui a transparu dans la presse de vos hésitations lorsque le président de la République vous a suggéré de réfléchir le temps d'un week-end à la possibilité de devenir Premier ministre, c'est au fond que vous êtes encore attaché par des liens – quasi filiaux ? – à M. Chirac ou peut-être par d'autres types de liens de solidarité à tout un pan de la droite incarné par M. de Villepin.

Si mon analyse est exacte, elle donne de vous l'image d'un ministre qui prend des positions assez abruptes, les exprime dans un vocabulaire assez raide, mais finit par se rallier à des compromis. Pour les prises de positions abruptes, on pense à Georges Clemenceau, le modèle de M. Mandel, votre modèle. Pour le ralliement à des compromis, on a l'embarras du choix. M. Chirac, par exemple ! Votre capacité de composer avec vos ennemis suggère que vous auriez fait un bon président du Conseil sous la Troisième République. Mais pour le poste de président de la République selon notre Constitution actuelle ?

Dans un régime parlementaire, on ne demande pas forcément une vision ambitieuse aux hommes politiques ; la politique du gouvernement est la synthèse qui nait de l'opposition des idées des uns et des autres, de leur confrontation, puis d'une négociation et du compromis auquel cette négociation conduit.

En écrivant ceci, je me souviens de la manière habile dont vous avez négocié la privatisation d'EDF avec la CGT. Personne n'a en mémoire le coût des concessions que vous avez faites, mais l'opération a été bouclée et il faut le mettre à votre crédit.

C'est là finalement une conclusion assez rassurante sur votre personnalité. En même temps, elle est assez décalée par rapport à l'image d'homme de rupture que vous vous êtes construite.

Du coup, pourquoi la prôner, cette rupture – pourquoi pas le changement dans la continuité, cette invention de ce bon M. Pompidou ? C'était une promesse de type radical-socialiste qui rassurait sans inquiéter et qui lui a plutôt porté chance.

Reste à savoir si, dans sa situation actuelle, la France a besoin d'un président radical-socialiste ou d'une rupture…

Paul van Giers Recruteur de président (occasionnel)