Par Jean-Romain Fayard

Politique, énergie, investissements croisés : les relations franco-italiennes ne sont pas menacées d'anémie ! D'évidence, les évènements du mois dernier ont été portés par des enjeux assez considérables ; sans oublier, en toile de fond, des périodes pré- (France) ou post-électorales (Italie), dont le calme et la sérénité ne sont pas les caractéristiques premières.

Bref aperçu de la mêlée politique, pour commencer. Là, indiscutablement, Paris obtient de la part de Rome une excellente notation pour la qualité du divertissement. Il faut dire que dans le scandale Clearstream, aucun élément susceptible d'éveiller l'intérêt ne manque. Et, donc, l'Italie suit avec constance les rebondissements du feuilleton. On aurait certes pu penser à mieux pour la crédibilité de la politique française ; il est donc encore heureux que le regard des Italiens soit plus tourné vers les premiers pas du gouvernement Prodi, qui semble susciter doutes et espoirs, à parts égales.

Plus intéressant, car plus constructif, est le sujet des prochaines orientations industrielles et énergétiques, qui a connu un regain d'activité. D'une part, le gouvernement Prodi, à en croire ses intentions, va sensiblement modifier les projets de coopération dans le domaine des grands travaux. Issu d'une coalition hétéroclite, sa stabilité -et sa survie- dépend entre autres à sa capacité à éviter les "sujets qui fâchent" ; à ce titre, il faut s'attendre à ce que le projet de ligne Lyon-Turin soit sans doute mis en veille (voir le programme du gouvernement, en attendant les déclarations des ministres concernés). D'autre part, dans le secteur de la production électrique, l'ENEL (société issue de l'ex-monopole électrique en Italie) porte le plus grand intérêt aux récentes impulsions françaises concernant l'EPR (réacteur nucléaire nouvelle génération). Cette question illustre les contradictions italiennes concernant l'énergie : gros importateurs d'électricité (de Suisse, d'Autriche, de France, de Slovénie, de Grèce), les sociétés de distribution offrent des prix très élevés aux consommateurs (l'électricité y est l'une des plus chères d'Europe). Le manque d'impulsion gouvernementale de grande ampleur concernant les énergies renouvelables, la hausse du pétrole, le "chantage" (dixit Dick Cheney) des Russes concernant leurs exportations de gaz, le refus persistant du nucléaire sont autant d'éléments qui placent l'Italie dans une situation énergétique préoccupante. D'où l'intérêt de la volonté d'ENEL d'investir dans le nouveau réacteur EPR français : on peut y voir le germe d'une réorientation italienne concernant le nucléaire, comme mode de sortie par le haut de leur problème énergétique. La Reppublica (édition du 17 mai) rappelle la force que représente la capacité à produire 80% de l'énergie dont on a besoin… Mais malgré ces éléments, il faudra encore patienter pour voir traduite cette solution en impulsion politique : ce n'est pas, on s'en doute, ce gouvernement de coalition de gauche qui est prêt à redéfinir la politique italienne en ce domaine.

A propos d'Enel, et de l'affaire GDF-Suez, il faut noter la placidité des instances italiennes face à la décision de Bruxelles d'avaliser la fusion des sociétés françaises. Eu égard à l'instabilité politique française actuelle et aux doutes concernant les orientations stratégiques des deux groupes français, Enel -et le gouvernement italien, actionnaire majoritaire- ne se plaignent pas d'avoir à attendre pour y voir un peu plus clair.

Et l'activisme entrepreunarial français continue à l'étranger : "BNL parla francese ", titre le journal économique Il Sole 24 Ore (édition du 17 mai). En effet, après de nombreux rebondissements (dus à une forte concurrence sur les offres), BNP-Parisbas a réussi à prendre le contrôle du groupe Banca Nationale del Lavoro ; eu égard aux difficultés rencontrées pour la prise de contrôle, les milieux économiques italiens saluent la performance. Et Il Sole d'ironiser sur le "Syndrome de Charles VIII" : Une nouvelle phase de conquêtes françaises en Italie s'annoncerait-elle ? Il faut se souvenir que tenir le Royaume de Naples n'est pas une sinécure…