"La crise des élites" fait partie de ces expressions toutes faites qui courent les salles de rédaction et les réunions électorales sans faire l'objet de débat. Les uns prennent cette crise comme une donnée qu'il convient d'intégrer à leur stratégie, quitte à verser dans le populisme. Les autres préfèrent la nier pour éviter de perdre quelques privilèges ou de remettre en cause leurs présupposés idéologiques. Et pourtant, un rapide coup d'œil sur notre histoire montre qu'à chaque fois qu'une telle crise s'est manifestée, de profondes fractures sont apparues dans notre société et qu'elles ne se sont résolues que par la violence et la souffrance du plus grand nombre.

Mieux vaudrait donc s'intéresser aux causes de cette crise pour tenter d'y remédier et d'éviter un de ces drames internes dont notre pays a le secret. Bien sûr, ces causes sont multiples, mais elles ont été surtout recherchées dans des évolutions sociétales et des changements de valeurs, incluant un souci grandissant d'égalité associé à un refus de l'autorité de plus en plus prononcé. Sans nier ces évolutions et ces changements, ceux-ci ne me semblent pas spécifiques de notre époque et surtout, ce sont à mon sens des causes secondes, elles-mêmes conséquences d'un phénomène plus profond. Là encore, l'histoire peut nous aider pour tenter d'identifier ce phénomène.

Depuis que notre civilisation a abandonné le modèle médiéval des trois ordres, d'abord en rendant ces derniers moins étanches puis en proclamant l'égalité des droits entre les hommes, l'inacceptable réside moins dans les inégalités de fait qui se manifestent dans nos sociétés, que dans l'apparition de nouvelles castes largement héréditaires. En effet, il est patent que toutes les tentatives pour assurer une égalité de fait entre les hommes se sont soldées par des catastrophes. Quoi qu'en disent les nostalgiques du collectivisme, l'existence d'une hiérarchie sociale est perçue par le plus grand nombre comme un mal peut-être, mais en tout cas un mal nécessaire. L'élitisme n'est pas en cause, mais en revanche, aucun homme, aucune femme de milieu modeste ou défavorisé ne peut accepter que ses enfants soient structurellement condamnés à connaître un sort identique au sien. Confiance du peuple en ses élites et mobilité sociale me semblent ainsi deux phénomènes intrinsèquement liés. La Troisième et la Quatrième République l'avaient bien compris en promouvant par le double système de la sélection par les concours dès l'entrée en sixième et du financement par l'Etat des études des enfants talentueux des milieux les plus pauvres. Le rôle des instituteurs de l'époque était non seulement d'apprendre à tous les enfants de France les connaissances fondamentales pour apprendre un métier et assurer leurs devoirs de citoyen, mais aussi d'identifier les élèves susceptibles d'entreprendre les études longues et d'intégrer de grandes écoles prestigieuses au service de l'Etat.

Or, aujourd'hui, et par là, je rejoins l'excellent billet de Michel Morvan, il ne fait pas de doute que la mobilité sociale, même s'il s'agit d'un paramètre difficile à définir et à mesurer de façon pertinente, est en régression. Et cela, en dépit d'un discours égalitariste qui in fine favorise les enfants bénéficiant d'un milieu aisé, notamment au niveau de l'accès à la culture. Certes, des initiatives ponctuelles sont prises pour remédier à cette situation : Siences Po recrute des jeunes issus des banlieues pauvres, un grand lycée parisien fait de même dans ses classes préparatoires aux grandes écoles, diverses associations travaillent sur le terrain mais pour sympathiques qu'elles soient, ces initiatives ne semblent pas à la mesure du problème.

Faut-il pour autant rétablir l'élitisme républicain tel que l'a encore connu ma génération ? Je ne le pense pas, car le rôle de l'Etat n'est plus ce qu'il était alors, et les élites dont nous aurons besoin à l'avenir n'auront certainement pas des talents et des formations identiques à celles du passé. Mais, en tout cas, la question de savoir comment l'école peut contribuer à dégager des élites dans toutes les couches de la société devrait être au premier plan de la campagne présidentielle en 2007.

Lancer ce débat suppose que soient levés de nombreux préalables dont :

1. refuser certains tabous tel celui de la sélection, quitte à en imaginer d'autres formes que le concours, incluant des paramètres différents des simples résultats scolaires ;

2. renoncer aux attitudes démagogiques comme celle qui vise à confondre égalité des chances et égalité des résultats ;

3. accepter le financement par la collectivité des études longues d'enfants issus des milieux les plus pauvres ;

4. donner aux universités une autonomie qui leur permette de participer à ce financement par leurs fonds propres ;

5. relancer dans les entreprises une politique volontariste de formation continue et de promotion interne.

Mais au-delà de ces mesures plus ou moins techniques, ne faut-il pas d'abord réaffirmer la primauté du travail et du mérite dans l'établissement des hiérarchies sociales ? Et n'est-ce pas là le rôle du Président de la République ?