Les dernières statistiques publiées sur l'état de l'économie française sont symptomatiques de la fragilité de son modèle de croissance. On ne peut que se réjouir des chiffres de la croissance du premier trimestre (+0,6%), tirée en grande partie par une consommation en progression de 0,9% ! La tendance semble continuer puisque les dépenses de consommation des ménages en produits manufacturés d'avril publiées hier par l'INSEE restent robustes à +0,7% sur le mois...

Pour autant, la confiance des entreprises vient de marquer le pas en mai. Il peut s'agir d'une simple pause – à l'instar des enquêtes auprès des industriels allemands - liée à l'appréciation récente de l'euro par exemple. L'indice reste à cet égard supérieur à sa moyenne de longue période, même si le niveau des commandes étrangères s'affaisse légèrement. Toutefois, combinée à d'autres enquêtes auprès des industriels, elle suggère que l'embellie est fragile. Ainsi, la dernière enquête sur les investissements dans l'industrie est assez moribonde. L'augmentation très modeste des capacités de production attendue pour l'année 2006 suggère que les entreprises peinent à profiter pleinement de l'orientation pourtant très favorable des demandes française et étrangère.

Une comparaison de la France avec l'Allemagne sur la période 1999/2005 est particulièrement instructive. Le taux de change réel des deux pays (indicateur de compétitivité qui synthétise, dans une union monétaire comme la zone euro, les écarts relatifs d'inflation par rapport à la moyenne de la zone) a baissé significativement. De 6% en Allemagne, de 4% en France. Les efforts de réduction des coûts ont été plus marqués outre Rhin, avec un coût salarial unitaire (écart entre la croissance des salaires et celle de la productivité) en repli de 1,5% en moyenne sur la période 2004/2005 contre une légère hausse de 0,5% en France. Ces écarts de compétitivité-prix ne peuvent expliquer le décrochage des exportations françaises depuis 2001. En termes relatifs, c'est-à-dire rapportées à la moyenne européenne, les exportations françaises ont baissé de 12% depuis 1999, alors que dans le même temps l'Allemagne affichait une performance relative de 17%. La très forte sensibilité au taux de change des exportations française souligne un problème de compétitivité plus profond, phénomène étudié en détail dans un rapport non publié du CAE (insuffisante spécialisation ou montée en gamme, faiblesse des réseau de distribution à l'étranger... ).

Incapables de profiter pleinement du dynamisme de la croissance mondiale, les entreprises n'ont pas bénéficié pleinement de la robustesse de la demande intérieure : il n'y a donc pas eu d'effet "accélérateur" de la croissance interne sur les capacités productives des entreprises françaises. Bien sûr, en 2001, soit deux ans après l'introduction de l'euro, elles ont subi de plein fouet l'éclatement de la bulle Internet, et ont privilégié des stratégies d'amélioration des marges (i.e. en fait de compression des coûts salariaux) et de désendettement. Néanmoins, il existe au moins un facteur structurel qui peut être préoccupant et nécessite une réaction, ou pour le moins un soutien, de politique économique : la part des importations dans le total de la demande intérieure est passée de 17,6% en 1995 à 25,1% en 2005. Elle explique pourquoi l'investissement des entreprises n'a pas rebondi récemment.

Ce simple reflet de la mondialisation ne peut être combattu par des mesures protectionnistes. La concurrence des pays émergents est trop vive sur la plupart des produits en bas de gamme. Plus grave encore, il n'y a pas de substituts domestiques à un nombre de plus en plus important de produits importés. Elle implique surtout une modernisation de l'offre française.

Les technologies de production reposant généralement sur des facteurs de production complémentaires, l'absence de hausse du capital permet d'expliquer pourquoi l'emploi est resté déprimé. La faiblesse de l'emploi est en elle-même difficilement compatible avec la longue période de dynamisme de la consommation. Cette dernière a été soutenue par deux facteurs : l'harmonisation des smics a tiré la croissance des salaires par tête au niveau agrégé (+2% en 2004/2005 en termes réels contre -1% en Allemagne...). Le deuxième facteur est lié à la très nette augmentation des prix immobiliers et au recul des taux d'intérêt à long terme. L'endettement des ménages, favorisé par ailleurs par l'allongement de la durée moyenne des prêts, est passé de 53% à 65% du revenu disponible des ménages en 7 ans. Leur consommation a donc été soutenue par des mesures temporaires (harmonisation) et non liées à l'évolution du partage de la valeur ajoutée : taux d'intérêt faibles (dont le niveau dépend des achats massifs de bons du Trésor par la Chine et de la BCE) et prix immobiliers qui tendent à être fortement corrélés au niveau mondial.

On peut bien sûr se réjouir de l'amélioration des exportations françaises au premier trimestre mais globalement le modèle de croissance français reste déséquilibré : l'économie ne profite pas suffisamment de la demande extérieure, et la consommation des ménages dépend de la dette (qui ne peut augmenter indéfiniment) et non de l'emploi.

Il est donc crucial, si on en vient aux impératifs de politique économique, de ne pas tout miser sur les politiques de soutien de la demande : elles peuvent peser sur le coût du travail et surtout générer une demande dont le quart s'adresse aux producteurs étrangers. Elles peuvent aussi accentuer les déficits publics. Il est important de s'atteler à améliorer l'offre productive (R&D, réseaux d'exportations, montée en gamme) mais également de privilégier des créations d'emplois dans des secteurs où la demande est probablement insatisfaite : les taux d'emploi (c'est-à-dire en pourcentage de la population active) dans les services aux particuliers et dans le commerce atteignent respectivement 3% et 4,5% en France contre 6% et 7% aux Etats-Unis.

On reviendra dans un prochain billet sur les risques associés à une économie fondée en grande partie sur les emplois de services...