"Une des marques de la liberté, c'est d'être tour à tour, à chacun son tour, gouverné et gouvernant." - Aristote

Dans douze mois les Français seront appelés à élire leurs députés dans la foulée de la présidentielle. Dans quel état d'esprit seront-ils ? Désabusés ou dans l'attente de changements profonds et durables ? Comme le fait remarquer Matthieu Courtecuisse, l'idée de retraite est inconnue de beaucoup d'hommes politiques. Peut-être est-ce encore l'une de ces particularités qui éloignent davantage le monde politique du monde réel. Tout indique que les Français ne sont pas fâchés avec la politique mais plutôt avec les formes politiques traditionnelles et les hommes qui les incarnent, c'est-à-dire avec la représentation politique elle-même. Aujourd'hui, deux mondes hermétiques coexistent : les gouvernants et les gouvernés. Cette logique du "eux" et "nous" explique la difficulté pour la sphère politique d'appréhender avec suffisamment de recul "la vraie vie des vrais gens". Corrélativement, l'appropriation des décisions politiques par les citoyens est freinée par le fossé qui sépare le Français moyen d'un personnel politique dans lequel il ne se reconnaît pas.

Un constat sans appel

Les chiffres sont connus mais ils méritent d'être rappelés. Prenons le profil des députés élus en 2002 :

  • Une Assemblée peu représentative : 88% d'hommes, âge moyen 57 ans (en 2007, 3 députés sur 4 auront plus de 55 ans et le doyen aura 85 ans), près de 50% de fonctionnaires ou assimilés qui bénéficient de la réintégration automatique dans le corps d'origine en fin de mandat. Ainsi, la diversité de la société française et l'âge de la retraite n'ont plus de réalité dans la sphère politique.
  • Un faible renouvellement : le député cumule en moyenne 2 mandats qu'il détient depuis 15 à 20 ans. 83% des députés détiennent au moins un autre mandat : le cumul des mandats généralisé stérilise la vitalité de la vie politique. Le microcosme politique assure sa pérennité comme une caste : par cooptation ou héritage familial – c'est-à-dire prime au conformisme.

Démocratie, oligarchie ou gérontocratie ?

L'Assemblée rassemble donc un groupe homogène et fonctionnarisé d'hommes âgés peu en phase avec les réalités sociales et économiques. Ce qui ressemble fort à un hold-up générationnel et socioprofessionnel est tout simplement un déni de représentation. Pierre Bellon, dans le rapport publié sur le sujet par l'Institut Montaigne en 2002, stigmatise la "colonisation de la vie politique par un ensemble restreint de responsables". Aujourd'hui, environ un millier de personnes exercent des fonctions politiques en France. La notion de représentativité absolue n'a pas de sens, mais y aurait-il des grilles invisibles qui interdisent aux salariés du privé, aux jeunes actifs, aux femmes, aux minorités ethniques d'accéder au Palais Bourbon ? Dans ce système où le même remplace le même dans un vase clos auto-régulateur, comment assurer le brassage d'idées, le débat éclairé, en un mot la respiration démocratique dont nous manquons tant ? Il est urgent et vital que des personnes nouvelles porteuses d'expériences diversifiées enrichissent le "mix démocratique" de la prochaine législature sous peine de voir un fossé se transformer en gouffre.

Des mesures simples et radicales

Dans un système économique réellement ouvert et compétitif les rentes de situation ne durent jamais longtemps. De même, dans une démocratie saine et vivante, les rentiers de la politique n'existent pas. Pour que 2007 ne ressemble pas à 2002, quelques règles simples s'imposent, pour toute élection locale ou nationale au suffrage universel direct :

1. Interdire le cumul des mandats : la règle "un élu, un mandat" doit s'appliquer systématiquement, y compris aux ministres. L'efficacité de chaque élu en serait accrue d'autant et cela doublerait le nombre de personnes élues.

2. Réduire le nombre de mandats consécutifs : un mandat doit pouvoir être renouvelé une fois au maximum. Les partis rechercheront activement de nouveaux talents pour présenter des candidats.

3. Limiter l'âge pour se présenter à une élection : 65 ans semble raisonnable.

4. Incompatibilité du statut de fonctionnaire et de parlementaire : comme les salariés du privé, les fonctionnaires doivent démissionner pour accéder au Parlement.

5. Favoriser l'accès aux fonctions électives des populations sous-représentées : femmes, minorités, salariés et chefs d'entreprises. La Charte de la diversité signée par les plus grandes entreprises françaises doit aussi s'appliquer au monde politique.

6. Créer un statut de l'élu pour garantir le retour à l'activité professionnelle aux sortants (dispositif de réintégration, accès à des fonctions de conseil ou d'inspection au profit de l'Etat…).

C'est uniquement à ces conditions que le "détournement démocratique" dénoncé par Pierre Bellon prendra fin.