Les politiques économiques mises en œuvre par les Etats ou les organisations supra-nationales (Union Européenne, OCDE, FMI, Banque Mondiale, …) obéissent souvent à des effets de mode. Dernier avatar : les clusters (ou grappes) technologiques, déclinés en France sous la forme de pôles de compétitivité. Ces clusters seraient le nouveau modèle de développement économique, à charge pour tous les pays de la planète de favoriser leur émergence.

Cette mode est née de l'observation de la réussite de la Silicon Valley américaine. De l'analyse des conditions de cette réussite, les politiques (je ne dis pas les économistes, car comme souvent il existe un fossé plus ou moins large entre les analyses économiques souvent nuancées et leurs traductions politiques) ont retenu la nécessité d'un engagement dans les secteurs de haute technologie et le nécessaire rapprochement local entre les mondes de la formation (prioritairement dans le supérieur), de la recherche (publique et privée) et des entreprises (grandes et moins grandes).

Cette politique est plutôt bien pensée (importance de l'innovation, importance de l'investissement en recherche et en formation, notamment dans le supérieur, complexité du processus d'innovation, …) ; la soutenir me semble donc souhaitable. Il n'en demeure pas moins qu'elle souffre de limites importantes —dans la façon dont elle est mise en œuvre en France, en tout cas— dont il convient de prendre conscience, plutôt que de s'étonner après des problèmes rencontrés…

Premier écueil : une politique de pôles de compétitivité est une politique de croissance, non pas une politique d'aménagement du territoire. Le gouvernement français a tenté de couper la poire en deux, en labellisant 66 pôles en France, répartis entre toutes les régions. Mais on sait bien que les "vrais" pôles sont ceux de la top list : deux en Ile-de-France, deux en Rhônes-Alpes, un en Provence-Alpes-Côte d'Azur et un à cheval entre Midi-Pyrénées et Aquitaine. Autrement dit 6 pôles, dans les régions déjà les plus productives de France. On peut penser que quelques autres appartenant à la deuxième liste (10 pôles "à vocation mondiale") réussiront aussi, mais pour les 50 autres, les probabilités sont des plus faibles… Quitte à s'engager dans ce type de politique, autant aller jusqu'au bout de la logique, et concentrer les moyens sur les premiers pôles, en sachant très bien que les disparités interrégionales ne manqueront pas de s'accentuer, et donc en s'interrogeant dès maintenant sur des mécanismes redistributifs correcteurs, ou sur le soutien à d'autres logiques de développement pour les autres territoires.

Deuxième écueil : la politique des pôles de compétitivité, et plus généralement la politique d'innovation prônée dans le rapport Beffa, tend à survaloriser les secteurs de haute technologie (les secteurs de haute technologie sont ceux dont le rapport entre dépenses de RD et valeur ajoutée (ou production) est le plus élevé). Ceci tend d'abord à renforcer la concurrence territoriale : toutes les régions veulent leur pôle en biotechnologie, multimédia, nouveaux matériaux, etc… alors que toutes ne partent pas avec les mêmes atouts. Ceci conduit ensuite à sous-estimer les possibilités d'innovation qui existent dans tous les secteurs d'activité : une région comme Poitou-Charentes aurait ainsi plutôt intérêt à s'interroger sur les possibilités existants dans l'agriculture, l'industrie du bois et du meuble, et le textile-habillement (même s'il est sans doute trop tard pour ce dernier secteur), autrement dit dans ses secteurs de spécialisation, plutôt que de tout miser sur des secteurs peu présents sur son territoire…

Troisième écueil : cette politique tend aussi à survaloriser le local. On prône le rapprochement sur un même territoire des acteurs de la formation, de la recherche et de l'entreprise, sans s'interroger véritablement sur les complémentarités existantes. Dans certains cas (top list notamment), elles existent, dans d'autres cas, on peut en douter. Pour tout un ensemble de territoires, il conviendrait plutôt de mettre en relation les acteurs disposant de compétences complémentaires, où qu'ils se trouvent, plutôt que de forcer des rapprochements locaux peu efficaces. Autrement dit, d'opter pour une logique de réseau d'innovation, plutôt que de pôle d'innovation. Mais ça, les politiques n'aiment pas trop, car, dès lors, ils ont l'impression de ne plus contrôler l'ensemble du système…

Ajoutons enfin que cette politique n'est pas sans poser problème dans les discussions actuelles autour du financement de la recherche : que ce soit via l'Agence Nationale de la Recherche ou via les Contrats de Plan Etat-Région, les laboratoires se doivent de "coller" aux thématiques des pôles de compétitivité. Alors que parfois leurs spécialisations n'ont rien à voir. Et, même quand elles sont en rapport, on les "incite" (doux euphémisme) à développer des projets très appliqués, au détriment d'une recherche plus fondamentale, pourtant essentielle pour la recherche appliquée de demain… Des équilibres plus pertinents sont sans doute à trouver.

Oh, bien sûr, la mode passera. Avant les pôles de compétitivité, ce sont les Systèmes Productifs Locaux que l'on a "vendus" aux collectivités (une centaine de SPL ont été labellisés dans les années 1990 par la Datar), par imitation d'un autre modèle, celui des districts industriels italiens. Avec une contradiction intéressante, au passage : dans les deux cas, l'Etat central nous explique que l'avenir économique est au local, mais dans les deux cas, il dicte très précisément aux territoires locaux la manière dont ils doivent procéder.