Par Pierre Rothenburger[1]

La France s'est immiscée dans le débat allemand à plusieurs reprises au cours du mois dernier : la politique énergétique européenne (ou plutôt l'absence de celle-ci…), les performances du commerce extérieur (aussi sombres en France que brillantes en Allemagne)... mais c'est naturellement l'affaire Clearstream qui a tenu le haut de l'affiche !

Dès le début de "l'affaire", la presse allemande s'est étonnée de la violation du secret de l'instruction, bien avant que le gouvernement français ne porte plainte, en invoquant "le respect de l'Etat de droit" et en demandant à ce que la justice fasse son travail.

L'affaire a été rapportée tel un feuilleton par la presse allemande, en raison de ses conséquences probables sur les élections présidentielles de 2007. Et elle laisse une mauvaise image outre-Rhin, malgré les paroles rassurantes prononcées ici ou là... Mais l'Allemagne est elle-même secouée par plusieurs révélations concernant les activités des services fédéraux de renseignement : ceux-ci font l'objet d'enquêtes parlementaires et de décisions administratives en cours d'application...

En France, l'affaire Clearstream conduit à s'interroger sur la notion d'État de droit, souvent malmenée dans le modèle étatique français. Ainsi, Alfred Grosser, écrivain et chroniqueur français d'origine allemande, très réputé en Allemagne pour son rôle dans la construction européenne, se posait récemment la question de notre Etat de droit lors d'un discours qu'il prononça en 2005 à l'occasion de son 80ème anniversaire...

Ainsi, en termes de ressources et de prééminence accordées à la justice, la France se situe en queue du peloton des pays développés, loin derrière l'Allemagne, où la notion de Rechtstaat (Etat de droit) joue un rôle bien plus prééminent. Ce retard a été récemment souligné par la Convention sur la Justice et par une Commission parlementaire, qui ont mis en évidence la nécessité de réformer la justice française et d'augmenter ses moyens.

L'importance du Rechtstaat, en Allemagne, permet d'expliquer en partie l'attachement des Allemands, hier à la ratification, aujourd'hui à la sauvegarde partielle et demain, sans doute, à un réaménagement de la Constitution européenne... Politique qu'elle pourra mettre en œuvre sous sa présidence de l'Union européenne qui commence au 1er janvier, mais seulement après les élections françaises de 2007.



Malgré l'affaire Clearstream, EADS continue à faire rêver : son Airbus A380 a suscité un vrai enthousiasme lors de sa récente présentation au public allemand au Salon de l'aéronautique de Berlin. L'atteinte à l'image du groupe ne semble pas affecter la performance commerciale du modèle, les médias allemands annonçant des prévisions de ventes totales en augmentation (430 avions contre 400 prévus initialement).

Il reste que la prochaine négociation à propos de la configuration du tour de table d'EADS ne sera pas facile. Ni BAé, ni Daimler-Chrysler, ni Lagardère ne garderont leurs parts initiales. S'y ajoute la discussion concernant l'évolution stratégique du développement de l'A350 modifié ou de son remplaçant. Les Français, les Allemands et leurs partenaires européens auront besoin de s'armer de beaucoup de patience...

Notes

[1] Pierre Rothenburger, est consultant, spécialiste des relations économiques franco-allemandes.