Par Barras

Chaque année, la réception du Canard Enchaîné à la Maison de l'Amérique latine est l'un des moments forts de la vie mondaine de la gauche caviar. La soirée du 31 mai dernier n'a pas dérogé à la règle. On y croisait les anciens des garden-party de l'Elysée de l'époque mitterrandienne, réfugiés loin des jardins où régnait un froid peu printanier. Michel Charasse avait beau rester dans les salons, il n'en avait pas éteint pour autant son éternel cigare, ce qui limitait les présences autour de lui. A moins que certains aient considéré qu'il n'était plus utile de lui faire un brin de cour, l'abandonnant au "cruel souvenir d'une gloire… usurpée"… Le héros socialiste de ces agapes était en fait Arnaud Montebourg. On le félicitait bien sûr de sa future ascension du mont Beuvray, faisant de lui un disciple affiché de François Mitterrand. Mais on parlait surtout de son habileté dans la manœuvre qu'il a conduite pour couper l'herbe sous les pieds de son rival en Saône-et-Loire, le maire de Châlons-sur-Saône. Ce dernier, homme fort de l'appareil local, avait rendu une copie qu'il croyait parfaite pour les législatives. Il s'était réservé une circonscription, mais après avoir pris soin de faire entériner par les militants la liste de celles réservées à des femmes. Quelle ne fut pas sa surprise d'apprendre que le bel Arnaud avait négocié avec le "national" l'attribution de la circonscription en question à un candidat radical de gauche, lui fermant ainsi les portes du Palais Bourbon…

Les vrais héros de la soirée furent néanmoins deux absents. Ségolène Royal bien sûr, Lionel Jospin bien évidemment, chacun se demandant s'ils sont adversaires ou complices. Les prises de position récentes de Ségolène Royal, sur la sécurité et surtout sur les 35 heures, ont agacé l'appareil et inquiété la base. Même les sondages ne pourront faire accepter aux militants que les 35 heures ne furent pas une bonne chose : la réduction du temps de travail, depuis le combat pour la journée de 8 heures à la Belle Epoque ou l'attribution de la semaine de 40 heures par le Front Populaire, fait partie de l'inconscient collectif socialiste. Ségolène Royal cherche-t-elle par ses déclarations une porte de sortie, et veut-t-elle tomber à droite quand tant de dirigeants ne conçoivent que de tomber à gauche ? Et François Hollande, quel jeu joue-t-il ? Tout le monde s'interroge sur sa nouvelle manie de proposer à chaque leader socialiste un peu important de s'engager dans la course à l'Elysée. Encore récemment, rencontrant Bernard Kouchner, il lui a reproché de ne pas assez montrer ses ambitions présidentielles. Qui cherche-t-il à favoriser dans cet émiettement organisé ? Sa compagne, qui paraîtrait dans cette mêlée sans authentique rival, ou l' "austère qui se marre", qui se marre de plus en plus devant la confusion ambiante rendant son retour de plus en plus probable ? Les exégètes bien informés affirment même savoir quand ce retour s'effectuera : au moment de l'université d'été du parti socialiste à La Rochelle.

En attendant, le parti adopte son programme. Tout doit être terminé pour le 1er juillet. La connotation d'ensemble est "à gauche toute", avec néanmoins quelques subtilités. Le parti a repris un slogan de l'extrême gauche sur le Smic à 1500€, mais il le propose en fin de législature, c'est-à-dire en 2012. Or, en 2012, les règles d'évolution du Smic conduiront automatiquement à un montant très proche de 1500€. Quant à Laurent Fabius, après avoir obtenu que le programme ne s'appelle plus "Réussir ensemble" mais "Réussir ensemble le changement", il semblerait ne plus avoir d'autre ambition que de se préparer au retour de Jospin.

Il faut dire que sa tentative de fédérer la gauche du Non au référendum de mai 2005 n'est guère concluante. Il n'y avait pas plus à Paris qu'à Bruxelles de plan B pour gérer une victoire du Non. En revanche, émerge, à gauche de la gauche, un plan 3B : Bové, Besancenot, Buffet. Les deux derniers semblent déterminés à éliminer le premier. Marie-George Buffet a entrepris de lui proposer une circonscription aux prochaines législatives en échange de son retrait de la course présidentielle. José Bové voit plutôt d'un bon œil cette proposition qui, à rebours du proverbe, lui ferait lâcher l'ombre de l'Elysée pour la proie du Palais Bourbon …

Barras est le pseudonyme d'un haut fonctionnaire, proche du Parti Socialiste.