Rive droite

La droite aligne deux candidats : M. Sarkozy, qui vient en tête dans les sondages, et M. Le Pen, qui est censé être distancé par M. Sarkozy mais qui fait toujours mieux dans les urnes que dans les sondages.

Les rivaux de la droite font du surplace, comme autrefois les cyclistes du Vel d'Hiv avant de démarrer. Ils sont en piste mais ils ménagent leurs forces et leurs effets.

Il y a un mois, j'ai consacré un billet à la personnalité de M. Sarkozy. Décryptant des analyses qui m'avaient pourtant parues assez balancées, certains lecteurs ont découvert avant que je le sache moi-même de quel côté mon cœur pouvait pencher. Je démens : je n'ai aucun préjugé pour aucun candidat dans aucun camp.

D'ailleurs, ce que j'avais écrit sur le style de l'homme Sarkozy, et sur ce que le style trahissait de l'homme, aurait pu les convaincre de ma neutralité, neutralité qui sied à tout recruteur. Ceci dit, je leur concède volontiers que j'admire chez M. Sarkozy ce que Machiavel appelait, je crois, la virtu, qui n'est pas la vertu au sens français du mot mais, si je me souviens bien de la pensée du maître de si nombreux politiciens, une sorte de force vitale, d'énergie, d'intelligence du combat qui vous fait gagner. M. Chirac, dans sa jeunesse, avait la même, et M. Mitterrand, jusqu'à la fin, a conservé la sienne.

Dans le même billet, je m'étais demandé si la volonté de rupture que M. Sarkozy affiche était une promesse à prendre en compte ou simplement une posture. Et si la posture ne cachait pas un représentant de la droite parlementaire la plus classique, un homme d'ordre purement et simplement, une sorte de Poincaré de ce siècle, le parler franc en plus : un homme non dénué de convictions, prenant des positions de départ outrées pour arriver à des compromis favorables à ses thèses. Beaucoup dans la communication, dans la promesse de rupture, en somme, mais dans les faits, dans les résultats, pas grande différence avec les autres hommes politiques, un certain talent mis à part, ce qui n'est d'ailleurs pas rien.

Entre les lignes, j'avais esquissé in petto pour M. Sarkozy un destin alternatif à la de Gaulle, une rupture possible avec un président de la République déconsidéré et un Premier ministre dont le manque de jugement sur lui-même, sur les autres et sur la politique en général avait été démontré par une dissolution désastreuse pour son propre camp et confirmé avec l'affaire du CPE. J'avais imaginé que M. Sarkozy pouvait être un homme d'audace à la veille de son 18 juin.

Il est resté dans le rang, comme si de Gaulle, incapable de s'affranchir de l'autorité du maréchal Pétain qui avait été son mentor, était resté en France le 17 juin. M. Sarkozy apparaît comme un calculateur de talent qui a pris le contrôle de l'UMP mais juste pour la neutraliser, qui prépare son programme avec une petite équipe d'affidés, qui gère son capital de popularité le regard sur les sondages, qui ménage les ennemis de son clan dans l'espoir que la troupe, sinon les chefs, ira à la soupe le moment venu. Le calcul n'est pas forcément perdant.

Mais tout ça ne laisse pas deviner le grand leader de la refondation française dont il proclame la nécessité.

En attendant que M. Sarkozy embraye, il faudra prochainement braquer les jumelles du côté de M. Le Pen. Non qu'on puisse sérieusement voir en lui le leader de qui la refondation française dépendrait, mais pour comprendre en quoi un nombre significatif d'électeurs pourrait continuer de lui donner ses voix. Il y a un mois, l'idée qu'il arriverait en deuxième position au premier tour derrière n'importe quel candidat de gauche agitait le Landernau – avec un secret espoir chez certains. Depuis, qui y a regardé de plus près ?

En attendant, tel Raminagrobis, M. Le Pen se tait, espérant bien croquer à peu de frais ce souriceau de M. Sarkozy si celui-ci venait à passer à portée de patte.

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Rive gauche

De ce côté-là, les éléphants se la jouent et Mme Royal marque des points importants.

Si vous ne suivez pas leurs travaux au jour le jour, sachez que les socialistes accouchent de leur programme en ce moment. Il y a une grosse semaine, le très sérieux journal Les Echos nous en dévoile le pan fiscal. On nous annonce un "projet de réforme ambitieux". Il comprend trois points : d'abord, la fusion "étalée, car délicate (sic) de l'impôt sur le revenu et de la contribution sociale généralisée" afin d'accroître le caractère redistributif de l'impôt, ensuite "un impôt sur les sociétés modulé en fonction du comportement de l'entreprise" et enfin "la suppression des avantages fiscaux consentis au patrimoine" – on parle sans rire d'élargir l'assiette et de baisser les taux – avec par ailleurs un retour du régime des stocks options dans le droit commun de l'assujettissement aux charges sociales.

La réunion où tout ceci a été discuté s'est tenue à huis clos mais grâce aux Echos, qui n'ont pourtant pas la réputation d'écouter aux portes, on connaît le détail des opinions des protagonistes que sont Mme et MM. Aubry, Emmanuelli, Hollande, Lang et Strauss-Kahn. Ils ont discuté de la complexité technique de la fusion de l'IRPP et de la CSG et élaboré un "compromis" sur ce sujet – en quoi un compromis peut tenir compte de difficultés techniques, ça reste à expliquer, mais faisons confiance aux politiques … Un autre débat a eu lieu le mercredi suivant sur le "calcul des cotisations patronales sur la valeur ajoutée", etc.

Dans sa livraison des 4 et 5 juin, Le Monde nous annonce une première mouture presque complète du programme du PS, un texte de … 42 pages. Sauf impatience de mes lecteurs, j'attendrai la version finale pour un exercice de lecture lire crayon en main et, si le jeu en vaut la chandelle, on en discutera ici. Pour l'instant, je fais confiance à M. Le Boucher, journaliste au Monde, qui résume le programme du PS (ou au moins ses aspects économiques) en quelques mots : "un gros Etat nourri par de gros impôts".

Le malheur veut que l'avant-projet du PS sorte en même temps qu'un travail de l'INSEE sur la croissance en France depuis 40 ans. On suppose que M. Le Boucher avait l'intention d'en parler quand il a bénéficié des bonnes feuilles du programme socialiste et qu'il a dû faire un choix. Du rapport de l'INSEE, il a juste repris un diagramme qui montre la baisse du taux de croissance de l'économie française, décennie après décennie : 5,6% dans les années 60, 3,4% dans les années 70, 2,6% dans les années 80, 2% dans les années 90 et 1,5% pour les premières années de ce siècle. Sans commentaire.

Sans commentaire de M. Le Boucher, mais le lecteur aura compris. Augmenter les impôts en période de stagnation, ce n'est pas répartir les fruits de la croissance comme on l'a fait depuis cinquante ans. C'est prendre aux uns pour donner aux autres. Et ça, il faut du courage pour en inclure l'idée dans un programme électoral.

A qui veut une analyse de ces chiffres alarmants et de ce qu'on peut faire pour revenir à plus de croissance, Les Echos de ce vendredi la fournissent en pleine page sous la plume de M. Vittori, un de leurs éditorialistes. Le titre : "Vers une croissance à 1% l'an ?". L'article montre pourquoi la relance ne viendra vraisemblablement ni de la consommation, ni de l'investissement, ni des exportations, mais de l'offre. Voici sa conclusion : "Bien sûr, tout cela n'est pas gravé dans le marbre. Les Français sont peu nombreux à travailler, et ils travaillent peu de temps. Il y a donc des marges de croissance".

Dans le domaine économique, les candidats risquent de se différencier par leur choix entre "un gros Etat nourri par de gros impôts", comme dit élégamment M. Le Boucher ou "plus de croissance pour avoir quelque chose à partager".

Lecture faite de ces deux articles, je fais une encoche à mon crayon : - Souviens-toi, recruteur (occasionnel) de président ! Le moment venu, souviens-toi de tout co-auteur de ce programme qui serait candidat et qui prétendrait financer quelque promesse que ce soit par la croissance… Fais-lui alors un bon sourire et passe ton chemin.

Retenons donc en soupirant les noms des principaux auteurs connus de cette ébauche de programme : Aubry, Emmanuelli, Hollande, Lang et Strauss-Kahn.

Et demandons-nous quel destin condamne des esprits éminents à cautionner de tels non-sens d'une élection à l'autre – pour la petite histoire, Le Monde précise que le programme prévoit "l'extension du bénéfice des 35 heures à tous les salariés"…

Cette semaine, dans Le Monde, Nicolas Tenzer, président du Centre d'étude et de réflexion pour l'action politique et directeur de la revue Le Banquet, publie un cri d'alarme sur la coupure entre les intellectuels et l'Etat. Dans ma jeunesse, on expliquait que les programmes de l'opposition n'étaient pas très réalistes parce que le pouvoir gaulliste avait tenu les dirigeants socialistes si longtemps à l'écart du pouvoir que… Pour Mme et MM. Aubry, Emmanuelli, Hollande, Lang et Strauss-Kahn, non, ce n'est pas le cas. Alors ?

J'ajoute un commentaire personnel : il y a une erreur de casting évidente dans cette liste. Comment M. Strauss-Kahn, qui a laissé la réputation d'un bon ministre des Finances et qui croit à ses chances, peut-il cautionner de telles positions ?

Je note qu'il y a deux candidats dont le nom n'apparaît pas : M. Fabius et Mme Royal.

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Tout en disant "Mon programme sera celui du PS" - propos que je lui avais reproché il y a un mois – Mme Royal a (fort sagement) décidé d'avancer ses positions de son côté. Et elle a marqué fort élégamment deux points au chapitre programme, un point au chapitre personnalité et un point au chapitre conduite du changement. Démonstration.

Son coup d'essai ? L'entretien sur "la nouvelle donne économique" donné aux Echos le 19 mai. Coup d'essai et, il faut l'admettre, fort joli coup.

Comme l'actualité est abondante, ami lecteur, vous l'avez peut-être lu rapidement et, même si vous l'avez lu attentivement, vous en avez peut-être déjà oublié le détail. Allez, jouons au petit jeu de : Qui a dit ?

Qui a dit… - "Il faut une nouvelle donne pour la révolution des technologies de l'information et de la communication sur fond de mondialisation accélérée car le vieux compromis fordien est mort" ?
- à propos du CPE : "Il faut arrêter de donner des leçons qu'on ne s'applique pas à soi-même ou dont on ne voudrait pas pour ses enfants" ?
- "Il peut y avoir dans la libre concurrence des facteurs de progrès si elle est corrigée énergiquement dans ses effets pervers et régulée pour être mise au service du progrès" ?
- "Les entreprises ont d'autant plus besoin d'agilité et de réactivité qu'elles sont directement exposées à la concurrence internationale. Les salariés, eux, ont besoin que la transition d'un emploi à un autre soit correctement sécurisée sur le plan financier avec des formations adaptées et un accompagnement personnalisé" ?
- "C'est par le dialogue social qu'il faut définir ce qui doit être assoupli en tenant compte de manière équilibrée des besoins des entreprises, en particulier de celles qui innovent et prennent des risques, et de la dignité des salariés qui ne sont pas une variable d'ajustement jetable" ?
- "Il faut réconcilier les Français avec l'entreprise, en finir avec l'archaïsme des relations sociales" ?
- "Les Français sont choqués quand ils apprennent le montant des stock-options, des indemnités de départ et des retraites chapeaux de certains dirigeants" ?
- "Ce n'est pas un peu de temps libre en plus qui détourne du travail mais plutôt un malaise au travail qui conduit à s'investir ailleurs" ?
- "Peut-être faut-il aller au-delà (de l'assouplissement à la loi sur les 35 heures) (…) je ne crois pas aux réponses rigides une fois pour toutes mais aux évolutions négociées" ?
- "Personne ne doit être payé à ne rien faire" ?
- "Il y a un problème de coût du travail, à cause des charges" ?
- "La gauche doit se donner pour objectif de réduire les déficits. L'Etat doit réduire son train de vie" ?
- Etc.

Qui a enfoncé le clou pendant le week-end de la Pentecôte avec sa déclaration contre les 35 heures ? Et notez que Mme Royal n'a pas critiqué le faible impact sur l'emploi de la loi sur les 35 heures, mais ses conséquences sur les gens modestes, des gens qui appartiennent à ce que j'avais qualifié de "Tierce France" dans une de mes premières chroniques : plus de flexibilité, mais pas plus d'argent à la fin du mois.

A côté des non-sens de l'avant-projet de programme officiel du PS, je trouve que c'est exactement le niveau auquel un candidat à la présidence doit se situer – pendant que les autres débattent des "modalités de calcul des cotisations patronales sur la valeur ajoutée"… Et, sur le fond, je trouve que cela correspond bien à ce qu'on attend d'un candidat de gauche – je veux dire d'un candidat qui annonce ce qu'il fera et fera ce qu'il a annoncé.

Tour ceci ne va pas sans critique de la pensée économique de Mme Royal. Il n'est pas trop difficile de relever quelques "imprécisions". Exemples. - Prétendre que "corriger énergiquement la concurrence dans ses effets pervers et la réguler pour la mettre au service du progrès, c'est la mission de la gauche", c'est assimiler abusivement la gauche à l'Etat.
- Prétendre que "les entreprises ont une responsabilité à l'égard des territoires" se discute. On peut le soutenir – dans le domaine de l'écologie, par exemple – et on peut soutenir le contraire dans une approche qui socialise cette responsabilité – dans le domaine de l'emploi, par exemple, ce que Mme Royal propose d'ailleurs.
- Prétendre que "patriotisme est le détournement d'un mot qui signifie aimer et servir son pays" me laisse perplexe.
- Reprocher au gouvernement de ne pas "s'alarmer de la présence massive des fonds anglo-saxons au capital des entreprises françaises" est assez décalé. Je ne me souviens pas que Mme Royal ait préconisé la création de fonds de pension à la française. Même réaction quand elle prétend des "fonds de pension" qu'ils sont "des masses d'argent volatiles qui se déplacent à la recherche du profit maximum de façon totalement déconnectée de la vraie valeur des entreprises".

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Deuxième essai de Mme Royal, essai transformé lui aussi, sur l'éducation et les familles.

Tout le monde a encore ses déclarations en tête. Pas besoin de les analyser en long et en large. Suffit de rappeler les points principaux de ce qu'elle appelle l'ordre juste – je reprends quelques citations du Monde du 2 juin : - "Il faut recadrer les jeunes fauteurs de trouble" ;
- "Il faut une reprise en main lourde" ;
- "Au premier acte d'incivilité de l'enfant, obliger les parents à suivre un stage dans des écoles de parents" ;
- "Placer d'office les élèves qui font la loi et pourrissent la totalité d'un établissement dans des "internats relais" " ;
- "Réduire la taille des collèges à 400 ou 500 élèves" ;
- "Au premier acte de délinquance, à partir de 16 ans, recommander le placement d'office dans des établissements à encadrement militaire pour s'y consacrer à des projets à vocation humanitaire".

Je cite Libération : "Au PS, concert de barrissement. Ricanements à droite".

A mon avis, ils ont bien tort de le prendre comme ça. Lisez bien les réactions. Par exemple M. Strauss-Kahn. Par exemple M. Fabius.

Difficile de prendre le contre-pied de Mme Royal. Pas facile d'être contre l'idée de "recadrer les jeunes fauteurs de trouble". Peut-on se montrer "favorable au maintien dans les lieux des élèves qui pourrissent la totalité d'un établissement" ? Et à tout prendre, entre remettre les trublions dans la rue dans l'attente d'un improbable apprentissage, solution de M. de Villepin, et les placer dans des internats relais, quelle est la pire des solutions ?

Bref, les concurrents à gauche de Mme Royal n'osent pas critiquer ses positions de front – tout juste s'ils ergotent à la marge sur le rôle des militaires. Ils ne nous expliquent pas trop clairement ce qu'ils proposent à la place. Et quand ils le font en invoquant tel ou tel chapitre de la vulgate socialiste, on a l'impression de voir des moines de la Renaissance combattre les progrès du protestantisme avec des articles de catéchisme.

Les rivaux de Mme Royal tirent en fait dans une autre direction : contre sa tactique politique.

Malheureusement le résultat n'est pas non plus très heureux…. Je cite. "Si on prend les mêmes recettes que M. Sarkozy, dit l'un, on ne va pas arriver à de meilleurs résultats". Je dirais même plus, comme dirait Dupont, si M. Sarkozy prenait les recettes de la gauche, etc. Quant à l'autre, il énonce avec aplomb, comme si c'était démontré depuis des lustres : "On ne gagne rien à vouloir dépasser son adversaire sur son propre terrain". Il veut peut-être dire qu'on dépasse plus facilement ses adversaires en courant sur un autre terrain qu'eux. ;-)

Amis lecteurs, vous pouvez approuver ou détester les mesures proposées par Mme Royal, au chapitre "programme", sur la quinzaine, elle n'en dépasse pas moins ses adversaires socialistes de la tête et les épaules.

Alors, "a star is born" ?

Bien trop tôt pour le dire. Sauf à convenir que, des stars, elle a le sens d'une communication fracassante.

Pour le reste, disons seulement que le portrait se précise, et plutôt en sa faveur.

Elle lâche tout à trac, au fil de ses entretiens, des phrases comme : "Accepter n'est pas subir" ou "Il ne faut jamais s'y résigner". Ce sont des expressions de leader.

Elle explique sa pensée en disant : "Chaque révolution industrielle a fini non sans luttes par déboucher sur sa contrepartie sociale. Le vieux compromis fordien est mort mais aucun bon deal, aucune nouvelle donne ne l'a encore remplacé". C'est une vision de l'économie qu'elle développe comme un leader, simple, parlante, convaincante. Au chapitre personnalité, elle marque un point.

Enfin, elle montre à ses concurrents – de gauche comme de droite – comment on peut rester dans la mouvance d'un parti, laisser dire comme une évidence qu'on défendra le programme du parti auquel on appartient et, mine de rien, anticiper sur les non-sens en lançant des messages fortement calculés et articulés. Côté capacité de manœuvre – un de ses points faibles par rapport à des éléphants plus chevronnés qu'elle – Mme Royal montre qu'elle a été à bonne école.

Paul van Giers
Recruteur (occasionnel) de président
3 juin 2006