Les circonstances m'ont empêché d'être à mon dernier rendez-vous bimensuel sur notre blog, mais ce n'est pas pour autant que j'ai oublié les deux questions auxquelles je m'étais engagé à répondre dans mon dernier commentaire.

La première, posée par Mimi Siku, concernait la détection et l'évaluation des aptitudes extrascolaires dès un âge relativement jeune. C'est une question difficile et qui est pourtant fondamentale quand on sait que près de la moitié des élèves d'une classe d'âge est orientée, souvent par défaut, vers l'enseignement professionnel où par définition, les critères de succès concernent largement des savoirs et des savoir-faire non académiques. Par ailleurs, ne voit-on pas, dans la filière d'enseignement général, nombre d'élèves qui dès la seconde montrent leur difficulté à sortir de l'échec scolaire et qui néanmoins restent dans cette filière, sans même que l'on se pose la question de savoir s'ils possèdent d'autres aptitudes qui leur permettraient de réussir dans la filière professionnelle par exemple ? A mon sens, la solution ne se trouve pas dans le raffinement des modes d'orientation, mais dans la possibilité de passer facilement d'une filière à une autre, sans que cela soit ressenti comme un échec ou pire une condamnation.

La seconde avait été posée par Bozo sur le rôle des autres corps intermédiaires, dont les syndicats, dans l'émergence des élites. Je suis évidemment d'accord avec le fait que l'école n'a pas le monopole de la fabrication des élites, mais dans leur très grande majorité, les hommes et les femmes que l'on peut gratifier de cette appellation ont reçu, à un moment ou à un autre, une formation solide. Certes, et le décès récent de Raymond Devos est là pour nous le rappeler, certains autodidactes peuvent confiner au génie, mais par définition, il ne sont pas légion : le génie est rare… La vraie question n'est donc pas d'opposer l'école aux autres types de formation, mais bien de savoir s'il est justifié que la formation initiale dans la filière générale l'emporte de très loin sur tout autre type de formation, que ce soit au sein ou en dehors du système éducatif.

On voit que ces deux questions nous amènent à celle de la place, dans le système français de formation, de l'enseignement professionnel qui, je le rappelle, concerne près d'un jeune sur deux après la scolarité obligatoire. Pour des raisons d'origine sociale sans doute, cet enseignement n'intéresse pas beaucoup les politiques alors que d'une part, on y constate des succès remarquables (dans l'enseignement agricole par exemple qui, il est vrai, ne relève pas stricto sensu de l'Education nationale, mais aussi dans quelques établissements conduits par des proviseurs et des enseignants enthousiastes à l'écoute des milieux professionnels), et que d'autre part, statistiquement, ce sont les jeunes issus de cet enseignement qui viennent en priorité grossir les rangs des jeunes chômeurs.

Mais, me direz-vous, les politiques parlent constamment d'enseignement, il n'est pas nécessaire de les motiver sur ce thème. Ils en parlent, oui, ils organisent des débats nationaux, oui, ils créent des commissions ou des observatoires, oui. Mais quel est le bilan de cette agitation ? Peu de chose, dans l'enseignement professionnel notamment : depuis plus de vingt ans, on y fait au niveau politique presque exactement le contraire de ce qu'il faudrait. Et pourtant, un peu de bon sens suffirait et s'il ne suffisait pas, les politiques pourraient toujours s'adresser aux quelques personnes qui, en France, connaissent vraiment le sujet, comme mon confrère à l'Académie des technologies, Yves Malier, issu lui-même de la formation professionnelle, titulaire d'un doctorat, ancien élève et ancien directeur l'Ecole normale supérieure de l'enseignement technique. A ce propos, quel Président de la République prendra l'initiative de créer un enseignement supérieur spécifique où pourraient entrer les meilleurs éléments issus de la filière professionnelle ?