Le Conseil d'Analyse Economique vient (enfin...) de rendre officiellement public son rapport sur la compétitivité française. Cette Analyse de l'évolution récente du commerce extérieur français est la bienvenue dans un contexte où le manque de compétitivité française est décrié : le Financial Times de ce matin compare de nouveau la France à l'Allemagne en soulignant notamment que la première "tend à vendre à des pays à faible croissance plutôt qu'à des pays émergents à développement rapide" - et de fait il est clair qu'avec une Allemagne focalisée sur une politique de l'offre qui pénalise grandement la demande intérieure, les exportations françaises, traditionnellement orientées vers l'Allemagne, ne pouvaient que souffrir. Le Financial Times souligne aussi "l'échec des Français à penser internationalement autant que leurs homologues allemands". Même si "penser internationalement" est un concept qui mériterait peut-être qu'on s'y attarde, le rapport du CAE permet d'aller au-delà des lieux communs.

Avant de présenter les détails du rapport, il est bon de rappeler le résultat d'une étude menée récemment sur le décrochage des exportations françaises, nettement visible sur le graphique ci-dessous.

Les différences sectorielles des exportations expliquent peu les écarts de croissance des exportations entre la France et l'Allemagne.

Les écarts de spécialisations géographiques ne permettent pas non plus d'expliquer nettement le décrochage des exportations françaises. Toutefois, les spécialisations géographiques ont tendance à s'écarter, ce qui peut être inquiétant pour l'avenir.

Le décrochage par rapport à l'Allemagne provient d'une moins bonne performance dans un nombre concentré de secteurs (Radio, Télévision et Equipement, Machines de bureau, Matériel informatique, Aéronautique et Automobile), quelle que soit la destination des exportations.

Enfin, il s'agit ici d'analyser les seules exportations et non le solde commercial : le déficit commercial français est également imputable à un plus grand dynamisme de la demande intérieure française – et, pour une très large part, à la facture pétrolière.

Le rapport insiste bien lui aussi sur le fait que la différence entre les deux pays n'est pas à rechercher du côté des spécialisations. L'image d'Epinal d'une Allemagne exportatrice de biens d'équipement et d'une France mal spécialisée et plus dépendante de la seule compétitivité-coût doit être rejetée. Le rapport souligne bien que "le problème de commerce extérieur de la France est avant tout un problème microéconomique".

Bien évidemment, la macroéconomie importe, et le choix de privilégier l'offre (réduction du coût du travail, hausse de la TVA qui est une taxe déguisée sur les importations...) ou la demande (soutien aux salaires minimums...) a des implications sur la croissance de court terme. Toutefois, sur le long terme et en l'absence de flexibilité sur le taux de change nominal, l'organisation industrielle a un très grand rôle à jouer.

Il s'agit là d'une excellente nouvelle puisqu'elle donne un levier aux politiques qui ont souvent clamé leur impuissance face à cette dégradation des comptes extérieurs. Ne sont en cause ni la parité de l'Euro, ni même une infériorité structurelle – inéluctable - en matière de qualité de la production et de savoir-faire. La problématique est industrielle et organisationnelle : elle offre aux politiques des options claires et dont la mise en place n'est pas nécessairement coûteuse – même si les conséquences ne seront visibles qu'à long terme : pôles de compétitivité, innovation pour favoriser la montée en gamme, élargissement de la base des entreprises exportatrices (moyennes entreprises), stimulation des petites et moyennes entreprises (contrats privilégiés avec l'Etat plutôt que d'offrir aux seuls champions nationaux les commandes publiques – cf. Small Business Act aux Etats-Unis).

Les faiblesses dont souffre la France sur le plan microéconomique sont en effet bien connues :

  • Différenciation insuffisante (en terme de variétés, marques ou bien qualité, gamme) : face à la montée des pays émergents, seul un positionnement dans le haut de gamme permet de maintenir des exportations dynamiques. A l'exception des produits agroalimentaires, l'Allemagne est mieux placée (en % des exportations) en matière de produits de haut de gamme (automobile et pharmacie). En revanche, en matière d'exportations technologiques, la différence n'est pas criante, grâce à l'aéronautique notamment. La politique d'innovation et de recherche et développement est clairement fondamentale ici.
  • Le "pouvoir de marché" est faible pour les entreprises françaises dans les marchés à l'exportation alors qu'il est élevé sur le marché domestique : elles sont moins incitées à exporter et souffrent d'un biais (de réputation ?) vis-à-vis des entreprises allemandes. La couverture des coûts d'exportation en cas de fluctuation des changes est plus incertaine, donc désincitative. Même si les entreprises implantées continuent d'exporter lorsque les conditions d'activité évoluent, l'incitation à entrer sur le marché reste quant à elle particulièrement faible. Il faut lutter contre le coût d'entrée sur les marchés à l'exportation.
  • L'analyse microéconomique montre que les entreprises exportatrices sont de grande taille, présentent des gains de productivité élevés et ont une connaissance des marchés extérieurs. L'enjeu apparaît clairement : comment favoriser l'essor des petites et moyennes entreprises pour qu'elles répondent à ces critères ? Ce d'autant plus que les entreprises de taille moyenne, lorsqu'elles exportent, se focalisent généralement sur un unique marché... On voit clairement que plus le nombre de petites et moyennes entreprises exportatrices sera élevé, plus les exportations seront importantes et dynamiques. Il est donc fondamental d'améliorer leur productivité et leur accès au marché via des échanges d'information, de réseaux, de laboratoires de recherche (les fameux clusters – pôles de compétitivité)...