Les statisticiens donnent le doux nom de "point aberrant" aux observations qui s'éloignent beaucoup du comportement moyen. A l'échelon mondial, la France est un point aberrant ; la cause est entendue, et les Français en sont fiers. Après tout, qui parmi nous ne peut relire les pages qui ouvrent les Mémoires de guerre sans émotion ? - et de Gaulle était un point aberrant, tout comme Zidane l'est dans son genre. Mais il y a à garder et à jeter dans nos "aberrations statistiques". A mon sens, la récente valse des dirigeants d'entreprises plus-ou-moins-publiques illustre bien ce qu'il est urgent de jeter.

Je classe Airbus dans le "plus-ou-moins-public, soit le privé de jure qui est de facto public. Voilà donc une entreprise qui se bat pour arracher des parts de marché à Boeing, nous dit-on, et qui de plus, en tant que poil à gratter contre l'impérialisme américain, concentre les investissements économico-affectifs des dirigeants français. On aurait pu imaginer qu'après les vicissitudes récentes et l'éviction de son PDG, l'importance des enjeux perçus allait conduire les actionnaires à entamer un processus de headhunting, comme c'est le cas à chaque fois qu'une entreprise privée se cherche un nouveau dirigeant. Les actionnaires auraient pris des contacts et des renseignements, eu recours aux services d'un cabinet spécialisé, enfin fait tout le possible afin de s'assurer de placer the right man (ou woman, on peut rêver) in the right place. Que nenni ; mais avant d'aller plus loin, je tiens à publier un

Caveat : je ne connais les personnes concernées ni de près ni de loin et n'ai pas d'opinion particulièrement fondée sur leurs capacités personnelles ; ce qui suit s'applique au processus dans son essence, et pas à ses instances particulières.

Cette précaution élémentaire étant prise, qui a-t-on choisi pour diriger Airbus et redonner confiance aux parties prenantes ? Un énarque chevènementiste qui a eu son premier poste dans une entreprise (largement dépendante des commandes publiques) à 45 ans, dont le poste précédent consistait à diriger le prototype d'un monopole d'Etat - la SNCF - dont la rentabilité n'est pas vraiment le principe directeur et dont l'une des caractéristiques frappantes est que ses employés comptabilisent la plus grande part des jours de grève enregistrés en France (hors fonction publique). Il est vrai que les syndicats de la SNCF lui ont rendu hommage à son départ - tous signes bien propres à redonner la confiance aux partenaires d'Airbus.

Il faut dire qu'il y avait urgence : faire passer le PDG de la SNCF chez Airbus permettait de libérer le poste pour la PDG de la RATP (une ancienne ministre, qui a renoncé à la politique en 2002 après une candidature infructueuse comme présidente du groupe UDF à l'Assemblée, vous suivez toujours ?), ce qui répondait à l'ardente obligation de fournir un poste au directeur de cabinet du Premier Ministre - peut-être la cause finale de ce distrayant ballet.

Si un lecteur juge les deux paragraphes précédents un peu trop agressifs, je le supplie de se reporter au caveat… il s'agit ici de méthode, pas de personnes. Quiconque a vécu à l'étranger le sait : la France n'a toujours pas digéré son héritage de l'Ancien Régime, et ce d'autant plus que notre puissance a été la plus forte au sommet de notre période absolutiste. D'autres aussi ont vécu la transition démocratique dans la douleur ; mais à la fin du XVIIIe siècle britannique, Adam Smith et Samuel Johnson ("There are few ways in which a man can be more innocently employed than in getting money") l'ont emporté sur les regrets d'Edmund Burke ("The age of chivalry is gone. That of sophisters, economists, and calculators, has succeeded ; and the glory of Europe is extinguished forever"). Rien de tel chez nous, où il reste acquis que le service de l'Etat est le but le plus noble, où le mot "statut" a un sens affectif, et où tout directeur de cabinet est donc ex officio jugé capable de diriger une grande entreprise, n'eût-il jamais fréquenté que les couloirs des administrations centrales.

La valse des dirigeants dont il est question ici n'est que l'écume des jours ; mais c'est la même conviction que l'Etat est moralement supérieur, ancrée dans notre inconscient collectif, qui fait que la classe politique, de Jacques Chirac au Parti Socialiste, répète que les lois économiques doivent céder le pas devant le volontarisme politique, ou parfois simplement la magie du verbe ou même du geste. On aurait pu croire que nos vieux démons finiraient par se calmer ; mais dans l'atmosphère de désarroi actuel, tout semble bon à prendre. La France se désindustrialise ? Créons une Agence Nationale de la Réindustrialisation, nous dit le PS. La croissance est insuffisante ? C'est la faute à la BCE, nous dit Nicolas Sarkozy. Les Français se plaignent d'une dégradation présumée pouvoir d'achat ? L'Insee est infichu de mesurer l'inflation, nous dit Ségolène Royal. La confiance fléchit ? Comptons sur Zidane et ses coéquipiers, se sont-ils tous dit ; on y gagnera quelques mois, et on trouvera bien un autre expédient plus tard. Malheureusement, il s'avère que Zidane aurait dû se faire porter pâle pour la finale…

Il paraît que les programmes présidentiels s'affinent dans le secret des états-majors politiques ; il faut espérer que ceux-ci trouveront le moyen d'aller au-delà des incantations.