Si, comme le dit Montaigne, tout homme est le "reflet de l'humaine condition", alors l'inauguration du Musée du Quai Branly restera comme l'un des symboles les plus forts de la fin programmée de l'ethnocentrisme.

Depuis le 20 juin dernier Paris dispose enfin d'un écrin pour abriter les merveilles de l'art non-occidental. Ce n'est que justice pour des objets de grande valeur qui ont trop longtemps souffert d'un triple exil. Exil esthétique tout d'abord, "l'art nègre" des années 30 ayant beaucoup servi de faire-valoir aux artistes européens sans pour autant conférer la respectabilité artistique aux œuvres dont ces artistes tiraient leur inspiration. Exil académique ensuite, malgré l'immense aura de Claude Levi-Strauss, les spécialistes de la question ayant quelque difficulté à intéresser public et tutelles à la nécessité d'investir dans la recherche et la diffusion d'un savoir qui ne parle pas directement du nombril occidental. Relégation physique enfin, dans les réserves ou les salles poussiéreuses de musées, tel le défunt Musée des Arts d'Afrique et d'Océanie (MAAO), dont la mauvaise conscience post-coloniale comme les contraintes architecturales rendaient illusoire toute tentative de renouveau in situ. Le discours d'inauguration du Président de la République nous rappelle aux principes d'universalité qui font la singularité du message de la France dans le monde : de même qu'il ne saurait y avoir de hiérarchie entre les peuples, il n'y a de hiérarchie entre les arts. Ce message, dans sa simplicité et sa générosité, met en lumière ce musée unique au monde, destiné à apporter une "incomparable expérience esthétique en même temps qu'une leçon d'humanité indispensable à notre temps".

Le musée a ouvert grand les fenêtres mais un brusque courant d'air a fait claquer la porte de la maison France. Au moment même où le chef de l'exécutif souligne des principes humanistes d'ouverture et de reconnaissance qui dépassent largement le domaine esthétique, le législatif se crispe dans l'édification illusoire d'une ligne Maginot anti-immigration. Les flux migratoires sont comme l'eau qui contourne les obstacles et finit toujours par trouver un passage. Le candidat à l'exil prend des risques personnels considérables pour des raisons sur lesquelles les lois n'ont que peu de prise : survivre souvent, améliorer sa condition matérielle toujours. Si, à l'instar des Mexicanos aux Etats-Unis il y a quelques semaines, les travailleurs immigrés avec ou sans papiers s'arrêtaient de travailler une journée entière, on comprendrait immédiatement, par le chaos créé, l'impact économique réel de ces agents de nettoyage ou de sécurité, cuisiniers, ouvriers ou gardes d'enfants. Peu qualifiés, peu payés mais indispensables à la bonne marche économique d'un pays dans lequel des dizaines de milliers d'offres d'emploi de l'ANPE restent vacantes fautes de candidats pour des postes pénibles ou peu gratifiants. Les nombreux ouvriers et agents du musée du Quai Branly en sont d'ailleurs la preuve très actuelle. Chacun convient que le problème le plus épineux concerne l'immigration clandestine contre laquelle il est indispensable de lutter, et ces quelques lignes n'ont pas pour objet d'y remédier. Mais la confusion actuelle, au moment où les nouvelles dispositions légales doivent s'appliquer, engendre le malaise : familles et enfants potentiellement expulsables, préfets dont le pouvoir discrétionnaire de régularisation est encadré par peu de critères objectifs. L'émotion grandissante, certes alimentée par des médias en manque de faits divers larmoyants, est bien loin de la "leçon d'humanité indispensable à notre temps" célébrée par Jacques Chirac.

La France a une responsabilité historique qui dépasse ses seules frontières. Non seulement à l'égard de ses anciennes colonies (sur un tout autre registre que celui - malheureusement dominant - de la culpabilisation), mais bien au-delà de sa sphère d'influence traditionnelle, car elle est avec les Etats-Unis le seul pays porteur d'un message à vocation universelle. Il y a pourtant deux différences essentielles avec les Etats-Unis. D'abord la France perd peu à peu sa position dominante dans son pré carré traditionnel, particulièrement au bénéfice de la Chine et des Etats-Unis en Afrique. Ensuite, et surtout, la France ne fait plus rêver les étrangers. Elle en a pourtant la capacité, mais notre mélange désarmant d'arrogance inopportune et d'autoflagellation repentante présente au monde un modèle bien peu rayonnant. Nous n'attirerons pas les meilleurs dans notre huis-clos frileux : ils traverseront l'Atlantique pour s'installer dans un pays où la circulation des hommes et des idées est encore une réalité - malgré le durcissement récent de la législation - et dans lequel un acteur autrichien bodybuildé de seconde zone peut devenir gouverneur d'un puissant Etat. Les autres, ceux qui n'ont comme diplôme que leurs deux mains, continueront d'affluer par des moyens détournés si les voies légales se ferment. Le résultat final risque ainsi d'être à l'exact opposé de l'effet recherché : davantage ou autant de clandestins, une élite qualifiée introuvable et surtout une influence morale internationale durablement atteinte.

Le décloisonnement et l'ouverture sont la condition sine qua non pour conserver une influence dans le monde qui s'annonce. Ce n'est pas simplement une exhortation humanitaire à accueillir la misère du monde, c'est une exigence de realpolitik sans laquelle la vocation universelle de la France ne sera plus bientôt qu'une expression creuse, les moyens de la puissance - qu'ils soient économiques, financiers, militaires ou diplomatiques – s'amenuisant de plus en plus. Les migrants qui choisissent la France sont à la fois le terreau dans lequel cette vocation se développe et son meilleur vecteur de projection dans le monde.