"Nous on VEND 2 places pour la finale France-Italie (3000 euros ou + les 2) On habite dans l'Est de la France – Nous contacter au 06.99.99.99.99". Cette offre tirée d'Internet a peut-être rencontré la demande d'un autre internaute ainsi libellée : "Déjà chapeau la France et merci pour ce magnifique parcours. Mais là ils vont avoir besoin de moi pour battre les ritals !!! Je cherche donc deux petites places 400 € MAX la place et c'est déjà beaucoup !! Non vous trouvez pas !!! Merci de me contacter pour cette modeste requête au 06 11 11 11 11". Le prix du billet au marché noir a eu beau s'effondrer du jour au lendemain (plutôt 1 000 euros que 1 500 la place (voir Le Monde.fr, Mondial 2006 du vendredi 7 juillet), il indique néanmoins l'intensité du désir de participer à un moment fort de la vie collective.

Mille cinq cents euros représentent environ 182 heures de SMIC ! Quatre cents euros, encore cinquante heures quand même ! Si l'heure de travail retenue est celle du salarié moyen, cela représente encore vingt heures. Vingt-cinq heures de travail pour deux heures de spectacle : voilà donc les termes de l'échange marginaux de cette manifestation sportive exceptionnelle. Bien entendu, ce prix est supporté non pour suivre au match, car l'accès en direct était assuré gratuitement par TF1, mais pour y participer.

Décidément, le surplus du spectateur qui a bénéficié du tarif officiel est considérable. En reprenant la formule bien connue de la microéconomie selon laquelle le consommateur partage son revenu entre les différents biens et services de façon à retirer la même utilité marginale pour chaque euro dépensé, on peut conclure que l'utilité marginale d'une place en finale de coupe du monde de football est extrêmement élevée.

Jusque là, rien de bien surprenant. Encore qu'il faille croiser cette constatation avec une forme de principe quasi constitutionnel selon lequel l'impôt sur le revenu doit être progressif et rappeler que cette progressivité est souvent reliée, sans autre forme d'analyse, à l'utilité marginale décroissante du revenu.

Si l'employeur de notre second internaute lui avait accordé une prime de 600 euros (voire 1 100 euros) pour qu'il puisse assister à la finale, doit-on dire qu'il aurait fallu taxer ce revenu de manière progressive parce que son utilité pour le récipiendaire est décroissante (selon le principe défendu par certains économistes, dont P.-A. Samuelson) ou s'incliner devant l'évidence que cet accroissement de revenu le comblerait d'une joie exceptionnelle.

Ainsi, l'exemple simple d'un désir simple montre que le principe de progressivité de l'impôt ne peut être fondé sur le fait que, lorsque le revenu s'accroît, l'utilité retirée de la consommation supplémentaire permise par ce revenu diminue.

Cet argument n'est que la généralisation en termes de revenus d'un argument plus convaincant selon lequel l'utilité retirée de la consommation d'un bien diminue avec la quantité consommée (principe de l'utilité marginale décroissante de la consommation d'un bien particulier). Cette généralisation ne fonctionne pas parce que l'accroissement du revenu ouvre l'accès à de nouveaux biens. Aussi longtemps que le progrès technique débouche sur de nouveaux biens et services, il renouvelle le cycle de la rareté. La progressivité de l'impôt sur le revenu retarde donc le moment de la démocratisation de ces biens.

Il peut être désagréable de perdre une forme d'argument scientifique pour justifier de la progressivité de l'impôt. D'autres arguments peuvent être considérés, mais ils n'ont plus l'élégance et la froideur objective d'une démonstration mathématique qui, par nature, échappe à la discussion démocratique.