Merci pour les commentaires reçus, qui m'invitent à prolonger la discussion sur ce sujet crucial. Je reviens brièvement sur les conclusions de mon papier précédent, et particulièrement sur deux points.

1. Sur le rôle de la demande, je persiste et signe : la croissance longue n’a rien à voir avec la demande, et tout avec l'innovation, prise au sens le plus large. Je mentionnais les destins contrastés de l'Argentine et de l'Italie. L'Argentine est en fait un exemple (ou plutôt un contre-exemple) fascinant : un pays apparemment promis, à l’orée du XXème siècle, à un succès à l'américaine, et qui depuis lors déçoit régulièrement les espoirs mis en lui tant par l’extérieur que par ses propres citoyens. Qu'a-t-il manqué à l'Argentine ? Des politiciens responsables, très certainement ; peut-être un environnement plus favorable à certains moments clés ; mais certainement pas une demande intérieure. A différentes étapes cruciales, l'Argentine n’a pas su se réformer, se moderniser, bref évoluer comme l'ont fait les pays comparables ; la demande n'a rien à y voir. Plus largement, pourquoi une croissance continue s'amorce-t-elle dans les pays occidentaux avec la révolution industrielle, pour s'accélérer par la suite ? Après tout, il s’agit là d'un phénomène historiquement unique. En population comme en production, l'Europe du haut Moyen-Âge est plus pauvre que, cinq siècles plus tôt, celle de l'apogée de l'Empire romain. Même dans les périodes les plus remarquables de progrès (Europe du XI au XIIIème siècle, par exemple), le taux de croissance annuel moyen atteint au mieux quelques dixièmes de pour cent. Aujourd’hui, deux points de croissance annuelle nous paraissent insuffisants (à juste titre). Là encore, ce n'est évidemment pas la demande qui a fait la différence.

Certes, nul ne prétend nier qu'une chute de la demande puisse avoir des conséquences néfastes sur l'activité, voire que les effets de chocs de ce type puissent parfois aller au-delà du court terme. Mais l'identification établie, dans le discours politique courant, entre croissance et demande (et plus spécialement entre croissance et consommation) est un contresens complet. Dans le long terme, les pays à forte croissance sont d’ailleurs, en général, des pays à épargne forte (voir les dragons asiatiques hier, et la Chine aujourd'hui). Si les Etats-Unis font figure d'exception, c’est que l'attraction qu'ils exercent sur l'épargne mondiale les dispense pour le moment de dégager en interne les ressources correspondantes – mais je doute que cette situation puisse durer…

2. Sur les Etats-Unis, justement, et la comparaison avec l'Europe, Laurent Guerby mentionne fort justement les travaux de Ricardo Faini, selon lesquels, après corrections démographiques et prise en compte des différences de calcul, le différentiel de croissance serait en fait minime ou nul. Il n'est évidemment pas question, dans le cadre d'un blog, d'entrer dans le détail de débats extrêmement techniques. Je me limite à quelques remarques. D'une part, mesurer la croissance est effectivement, dans le détail, un travail compliqué. Comment valoriser l'amélioration de la qualité des produits, des automobiles aux téléphones portables ? Comment calculer la valeur ajoutée produite par les banques, les assurances ou les marchés financiers ? Il y a quelques jours, la Grande Bretagne a annoncé une rectification des ses chiffres de croissance sur les cinq dernières années, soit une correction cumulée de plus d'un demi point de PNB. Effectivement, prudence et modestie sont de mise.

Venons-en au cœur du sujet. Les taux de croissance que je citais concernaient le PNB total. Les différences se réduisent effectivement si on corrige des effets démographiques. Mais la pertinence de cette correction dépend elle-même, in fine, de la question posée. L'un des aspects les plus étonnants de la performance américaine est l'extraordinaire augmentation de l'emploi sur les dernières décennies. En base 100 en 1970, la population française atteint en 2000 le niveau 117, l'américaine est à 133 ; la population active américaine passe sur la même période de 100 à 170. Pourtant, sur ces trois décennies, le chômage diminue outre Atlantique, le nombre d’heures travaillées augmente légèrement, et l'emploi total, toujours en base 100 en 1970, dépasse en 2000 le niveau 180. On peut certainement considérer que la hausse de la population active est en partie endogène (par le biais de la hausse des taux de participation, de l'immigration, etc.), et qu'elle a justement été permise, voire tirée par une performance remarquable en termes de croissance globale. Sur tous ces aspects, la comparaison avec la France est assez cruelle ; notre population active a beaucoup moins augmenté, notre taux d'activité est considérablement plus faible (particulièrement dans les tranches d’âge 50-65 ans), et notre taux de chômage est double. Au total, donc, il est vrai qu'en considérant le PNB par tête ou a fortiori par actif, l'écart de croissance est moindre ; je suis moins sûr qu'il faille porter la correction au crédit de la France.

Dernier point : l'impact des problèmes structurels français ne se manifeste pas seulement dans le taux de croissance. Le chômage est un autre exemple, qui oscille entre 9 et 11% depuis plus de vingt ans, y compris dans les périodes de bonne conjoncture. La demande explique sans doute pour une large part les fluctuations observées dans cette étroite bande ; mais pourquoi les limites, supérieure et inférieure, de cette bande sont-elles grosso modo le double des Etats-Unis, alors même que, comme je l’ai dit plus haut, notre taux d'activité est considérablement plus bas ? Quant au commerce extérieur, un récent rapport du Conseil d’analyse économique porte un diagnostic similaire. Le décrochage, net depuis la fin des années 90, est dû pour l'essentiel à des inadaptations structurelles. Nos PME sont insuffisamment nombreuses, insuffisamment exportatrices, et surtout ne croissent pas assez. Cinq ans après leur création, nos entreprises ont en moyenne la même taille qu'à leur début, alors que leurs concurrentes allemandes et américaines ont respectivement doublé et triplé. La demande mondiale est pourtant là, qui croît à un taux historiquement élevé. Mais nous avons plus de mal que d'autres à y répondre.

Là encore, se concentrer sur la demande et évoquer la croissance par la relance de la consommation est simplement erroné. Reste, évidemment, le plus important : quelles inadaptations, et que faire pour y remédier ? J'y reviendrai dans mon prochain billet.