Le feuilleton économique de l'été est sans aucun doute le dossier Suez / Gaz de France. Il démontre à quel point le concept le patriotisme économique était dangereux et à quel point la glissade entre patriotisme et nationalisme constituait un piège évident.

Depuis deux mois, sur le volet politique du dossier, les plans A, B, C, … s'enchaînent à une rapidité déconcertante. Le tout dans le chaos le plus total entretenu d'un côté par des positions quasi-unitaires et contradictoires au sein de l’UMP, et de l'autre côté, par la guérilla d’amendements conduite par le PS. Sur le plan syndical, les confédérations défendent elles leurs propres intérêts, parfois en désavouant la position de leur représentation au sein des entreprises concernées et notamment au sein de Suez. Enfin, les citoyens-consommateurs sont le plus souvent tout simplement perdus dans ce débat complexe, distinguant mal les périmètres respectifs entre EDF et Gaz de France et ayant à peine connaissance de l’ouverture des marchés qui aura lieu l’année prochaine !

Pourtant, la perspective politique, dans ce dossier comme dans de nombreux domaines, doit se situer dans la relance du projet européen et non pas dans les envolées de lyrisme pseudo-patriotique.

Seule la mise en place d'un véritable marché européen intégré du gaz et de l'électricité permettra à long terme de garantir la sécurité d’approvisionnement et de financer les investissements nécessaires dans les infrastructures de production et de réseau.

La constitution de fournisseurs d’énergie d’ampleur européenne voire mondiale est au cœur de cette stratégie. Rappelons quand même que le rassemblement de Suez et de Gaz de France permettrait de créer un leader dans le GNL qui nous libérerait en partie des contraintes physiques des réseaux de transport.

Les dérives nationalistes et électoralistes auxquelles on assiste actuellement au sein même des partis de gouvernement sont non seulement contre-productives, elles sont inquiétantes à la fois pour nous en tant que entreprises et citoyens français du point de vue économique mais aussi pour nos partenaires européens en illustrant le caractère instable et versatile de la classe politique française.

Par exemple, comme proposé dans le Plan C, comment peut-on parler de la création d'un réseau de transport commun de gaz et d’électricité alors que le défi actuel consiste à rapprocher – au moins opérationnellement – les opérateurs européens de transport spécialisés par énergie, et ce afin de renforcer massivement les capacités de transit entre les pays et de s'orienter ainsi vers un dispatching commun nécessaire à l’optimisation du processus d’allocation des ressources ?

Autre illustration : comment peut-on affirmer que EDF et Gaz de France étant des sociétés détenues à 70% par l'Etat pourraient s’exonérer de certaines contraintes liées à toute société cotée en Bourse au prétexte que l’Etat est majoritaire, comme l'ont fait deux députés de la majorité dans Les Echos ? Au-delà même des actionnaires tout simplement spoliés, comment peut-on croire que les autorités de régulation ou la Commission Européenne pourraient laisser s’installer de telles dérives comportementales ?

Il est légitime que les "grands" pays européens aspirent à optimiser leur présence et leur influence dans les quatre ou cinq grands fournisseurs d'énergie paneuropéens qui existeront d'ici à une dizaine d’années. Pour autant, cela ne peut se faire que sur les bases d’une vision partagée au sein de l'UE et respectueuse des intérêts de nos partenaires européens.

Sur ce dossier, la représentation parlementaire serait plus inspirée de se concentrer sur le renfort des autorités de régulation pour mieux gérer les ensembles industriels en cours de constitution ou sur le processus de relance de l'Europe de l'Energie plutôt que de s'improviser apprenti-sorcier en rapprochements industriels et de sombrer dans la rhétorique électoraliste mais aussi tout simplement nationaliste.