Et si, pour une fois, nous prenions exemple sur les pays du Sud pour repenser notre modèle économique et social ? L'année du microcrédit décrétée par l'ONU en 2005 a permis une large diffusion du concept développé par Muhammad Yunus dans les années 70 au Bangladesh avec la Grameen Bank. Il s'agit d'octroyer des prêts de montants réduits à une clientèle à faibles revenus exclue du système bancaire, dans le but de financer la création d'une activité professionnelle indépendante. 80 millions de personnes en sont bénéficiaires dans le monde. En France, le public visé est principalement constitué de chômeurs et d'allocataires du RMI. Les avantages économiques et sociaux du microcrédit sont multiples :

  • La réinsertion de l'emprunteur dans l'économie : le créateur sort d'une logique d'assistanat pour entrer dans un cercle vertueux d'activité économique autonome ; la réussite de l'entreprise et la bancarisation du créateur – c'est-à-dire l'accès au crédit bancaire classique - signalent le retour à la confiance économique et la reconnaissance sociale. Par la suite, le retour à un emploi salarié peut représenter l'issue naturelle vers l'insertion sociale.
  • Un modèle économique viable : l'organisme de microcrédit ne distribue pas de subventions mais accorde des prêts dont le remboursement est destiné à dégager des bénéfices ou à assurer l'équilibre des comptes. Ce faisant, les objectifs du prêteur comme du créateur sont alignés dans le sens de la rentabilité et de la pérennité de l'entreprise créée.
  • La réduction du coût social du chômage : le coût de création d'une entreprise grâce au microcrédit représente environ 25% du coût annuel d'un chômeur (généralement estimé à 20 000 euros).
  • La revitalisation du territoire dans des zones à faible activité économique : les régions rurales dépeuplées ou les zones urbaines sensibles désertées par les entreprises sont redynamisées par le développement de services ou de commerces de proximité.
  • La réintégration dans l'économie officielle d'activités non déclarées, d'où des gains fiscaux non négligeables.

Largement répandu dans les pays du Sud comme outil de développement, le microcrédit trouve dans nos quartiers périphériques un champ d'expansion idéal pour contribuer à l'égalité des chances. Les chiffres montrent que l'envie de réussir naît souvent de situations difficiles : ce n'est pas un hasard si 35% des 225 000 entreprises créés en 2005 l'ont été par un chômeur. 4,4 millions de personnes vivent en zone urbaine sensible. Le taux de chômage y est en moyenne deux fois plus élevé que sur le reste du territoire. Une étude récente de l'IFOP indique que 27% des habitants des quartiers souhaitent créer leur entreprise, taux largement supérieur à la moyenne nationale de 20%. Plus significatif encore, 50% des jeunes, 44% des personnes issues d'une famille étrangère et 41% des chômeurs des quartiers ont le même désir. Sans surprise, la difficulté pour les habitants des cités de trouver un emploi salarié explique en large partie cette attirance pour la création d'entreprise. Il existe donc un véritable potentiel de créativité à exploiter pour faire naître un tissu de micro-entreprises locales qui pourront contribuer, par l'émergence d'activités économiques pérennes, à "dé-ghettoïser" durablement nos banlieues.

Or, face à ce mouvement de fond vers plus d'autonomie et moins d'assistance, on constate l'existence d'obstacles importants :

  • La faible présence des banques commerciales traditionnelles. Les banques mutualistes et coopératives ont été les premières à s'investir - indirectement - par l'intermédiaire de l'Association pour le Droit à l'Initiative Economique (ADIE), principal acteur du microcrédit en France. BNP Paribas a été jusqu'à présent la seule banque commerciale à s'engager à leur côté. Les raisons d'une telle frilosité sont compréhensibles : prudentes par nature, les banques considèrent la clientèle cible du microcrédit (chômeurs, Rmistes, exclus…) comme une population hautement risquée : revenus faibles, irréguliers ou inexistants, incidents de paiement ou interdiction bancaire, maîtrise imparfaite de la langue et des bases de la gestion d'une entreprise…L'autre obstacle majeur pour les banques réside dans les frais administratifs élevés générés par l'ouverture, la gestion et le recouvrement d'une multitude de petites lignes de crédit. Les charges opérationnelles restent élevées en regard des objectifs de rentabilité de la plupart des banques.
  • Une offre insuffisante : trop peu de produits et de services existent à destination de la clientèle cible. Il n'y a pas d'assurance, d'épargne ou de microcrédit à la consommation (pour l'acquisition ou l'entretien d'un véhicule destiné à rechercher un emploi ou financer un déménagement…) alors que la demande existe.
  • Du côté de la demande, l'enthousiasme doit aussi être nuancé : tout le monde n'a pas une âme ou des capacités d'entrepreneur, banlieue sinistrée ou pas. Le poids historique du cocon protecteur de l'Etat providence joue en défaveur de la prise de risque inhérente à toute création d'entreprise. Malgré les simplifications récentes, le maquis des démarches administratives pré et post-création reste un obstacle très présent pour une population peu familiarisée avec l'administration.

Réduire la fracture bancaire passe en particulier par l'émergence d'un véritable marché concurrentiel de la microfinance grâce à l'implication accrue des réseaux bancaires, la multiplication d'acteurs financiers spécialisés, le renforcement de l'accompagnement :

  • Renforcer la présence des banques commerciales : il est temps que celles-ci fassent leur révolution culturelle et considèrent la microfinance comme un marché émergent à part entière, donc potentiellement rentable, avec ses risques et ses opportunités. Comme le montrent les opérations menées dans les pays en développement, il est possible de réduire spectaculairement les coûts opérationnels en utilisant les nouvelles technologies pour automatiser et dématérialiser l'ensemble des transactions bancaires (paiement des échéances et relevés par Internet ou téléphone portable par exemple). A partir de là, rien n'empêche de créer un continuum complet de produits de microfinance comprenant du crédit professionnel et des prêts à la consommation, de l'épargne, de l'assurance, des transferts de fonds…Cela n'est qu'une question d'adaptation à un nouveau segment de clientèle. Depuis C.K. Prahalad (The fortune at the bottom of the pyramid : Eradicating poverty through profits, 2004), on sait qu'il n'y a pas d'incompatibilité entre les notions d'économie de marché et de rentabilité d'une part et de développement économique et social d'autre part. Et si la perspective d'un marché rentable n'était pas suffisante, pourquoi ne pas s'inspirer du Community Reinvestment Act (CRA) en vigueur aux Etats-Unis, pour inciter les banques de dépôt à prêter pour soutenir la création d'entreprise par le microcrédit dans les zones où elles sont implantées.
  • Favoriser l'émergence de nouveaux acteurs de microfinance indépendants, spécialisés dans des niches sectorielles ou géographiques délaissées par les banques classiques. Pour cela il faut encourager la création de fonds d'investissement destinés à financer ces institutions de microfinance. Ces fonds répondraient en même temps à la demande d'investisseurs soucieux d'allier rentabilité économique et utilité sociale. Des incitations fiscales pour les particuliers qui investissent dans ces fonds peuvent s'y greffer, sur le modèle des FCPR, FCPI ou des Fonds d'Investissement de Proximité (FIP).
  • Professionnaliser l'accompagnement des emprunteurs : l'accompagnement est le facteur clé de succès de la clientèle du microcrédit. C'est ce qui permet à l'ADIE d'afficher des taux de remboursement des prêts et de pérennité des entreprises financées supérieurs à la moyenne nationale. Bien souvent, la capacité d'accompagnement constitue le goulet d'étranglement de la croissance des financements. La création d'agences de conseil spécialisées sur la clientèle du microcrédit pourrait décupler la capacité de prêt et amoindrir bien des blocages psychologiques chez le créateur potentiel. Ces agences pourraient aussi bien intervenir en amont dans la structuration des business plans, en phase de création pour faciliter les démarches administratives et en aval pendant la durée de remboursement du prêt.

L'environnement institutionnel s'est récemment amélioré avec plusieurs mesures : le déplafonnement du taux d'usure pour les prêts aux entreprises permet d'amortir les coûts opérationnels; le fonds de cohésion sociale géré par la Caisse des Dépôts prévoit de garantir 50% des encours de microcrédit ; la simplification des démarches administratives de création d'entreprise est une avancée réelle. La microfinance n'est pas un remède miracle mais un outil complémentaire de lutte contre l'exclusion sociale et économique. Il est indispensable de fusionner les compétences de deux mondes apparemment antinomiques, celui des réseaux bancaires et celui des professionnels du secteur social. Il s'agit aujourd'hui de bâtir des ponts entre ces deux univers et de comprendre que "le microcrédit n'est pas seulement un outil au service de la croissance et de la cohésion sociale ; il est aussi un vrai ascenseur social" (Maria Nowak, fondatrice et présidente de l'ADIE).