Didier Ribadeau Dumas
Je me suis contenté de vous rappeler l'existence de certains travaux de mathématiciens et d'économistes. Ces travaux, un peu anciens, ont le grand avantage de ne pas traiter du sujet de la guerre entre Israël et ses voisins – dont le contenu émotionnel est évidemment trop grand – mais de nous instruire indirectement.

Paul Van Giers
Vous savez que je ne suis pas un mathématicien.

Didier Ribadeau Dumas
Il n'est pas nécessaire de l'être pour comprendre les approches dont nous allons parler. C'est plus une question de raisonnement, de logique, de rationalité.

Paul Van Giers
Allez-y.

Didier Ribadeau Dumas
Comme tout le monde, je me suis posé la question suivante : comment tout cela va-t-il se terminer ? C'est de cela que mes amis de passage, vous en particulier, ont d'abord discuté ad lib, sans que nous aboutissions jamais à nous convaincre mutuellement.
Pour sortir de cette impasse, je me suis demandé si la bonne question n'était pas : "Comment tout cela peut-il se terminer ?" plutôt que "Comment tout cela va-t-il se terminer ?" Autrement dit, je me suis proposé de passer d'une approche prédictive, un peu trop ambitieuse, à quelque chose de plus modeste, une simple génération d'options.

Paul Van Giers
Il y avait d'autres points dans votre approche.

Didier Ribadeau Dumas
A vous écouter argumenter sans fin avec mes amis sur des questions qui sont pour moi sans réponse – par exemple, quel peuple a un droit historique à l'occupation de tel ou tel territoire ? – je me suis dit qu'on progresserait peut-être plus aisément en posant le problème de manière totalement abstraite, sans tenir compte des spécificités des protagonistes, ni de leur histoire.
Juifs ou arabes, chrétiens ou musulmans, chiites ou sunnites, tous les protagonistes sont des hommes, avant et après tout. C'est peut-être parce qu'ils mettent plus en avant ce qui les divise que leur humanité qu'on en est là. Je me suis proposé de les considérer comme des acteurs, pour reprendre une terminologie utilisée en sociologie.

Paul Van Giers
Et puis il y a la définition que vous avez donnée au problème.

Didier Ribadeau Dumas
Dès lors que vous faites abstraction des caractéristiques prétendument différentes des protagonistes, vous pouvez poser la question dans les termes suivants : deux acteurs A et B, indépendants et non soumis à une autorité supérieure, prennent des séries de décisions successives qui sont des actes hostiles ou de coopération. A chaque décision de A correspond une décision de B. Le nombre de fois que A et B prennent des décisions n'est pas fini. Comment A et B doivent-ils se comporter, s'ils décident d'adopter un comportement rationnel ?

Paul Van Giers
En clair, tel que vous nous l'avez expliqué, Israël est l'acteur A et…

Didier Ribadeau Dumas
A ou B, comme vous voulez, ça n'a pas d'importance. A ce stade du raisonnement, peu importe qui commence. C'est un point qu'il ne nous faudra prendre en considération que plus loin.

Paul Van Giers
Disons donc qu'Israël est A et que les opposants d'Israël sont B. Vous dîtes qu'il n'y a pas d'autorité supérieure parce que pendant les 34 jours de guerre, entre les enlèvements suivis des interventions de l'armée israélienne et le vote de la résolution du conseil de sécurité du 13 août, il n'y avait pas d'autorité capable d'imposer un cessez-le-feu.

Didier Ribadeau Dumas
Vous pouvez aussi considérer qu'il n'y a pas eu d'autorité supérieure sur une période plus longue, puisque les résolutions de l'ONU ont rarement été appliquées de manière parfaite, quand elles n'ont pas été purement et simplement ignorées.
L'important pour le raisonnement, ce n'est d'ailleurs pas le passé. C'est le futur, et plus précisément la possibilité de prolonger la période à l'infini. Un point essentiel de la modélisation du dilemme du prisonnier répété, puisque c'est de cela qu'il s'agit, c'est que les acteurs sont destinés à jouer et rejouer un nombre de fois indéfini. Géographie aidant, Israël et les pays arabes sont évidemment dans cette situation.

Paul Van Giers
Et vous considérez les actions de A et de B de manière séquentielle : au premier tour, A prend une initiative, B y répond et ils recommencent.

Didier Ribadeau Dumas
C'est cela.
Dans beaucoup des discussions de l'été, partant de ces prémisses, nous nous posions des questions comme on en pose, passez-moi l'expression, dans la cour de l'école : qui était là le premier ? Qui a commencé à taper ? Comment a répondu l'attaqué ? Qui a tapé le plus fort ?
Toutes ces questions interpellent le juriste, le diplomate, le stratège, l'homme politique, l'historien. L'observateur rationnel peut prendre une direction différente. Je me suis demandé : est-ce que tous ces acteurs sont rationnels et agissent rationnellement ?

Paul Van Giers
Vous ne faites pas allusion à leurs croyances, notamment religieuses ?

Didier Ribadeau Dumas
Il y a tout un courant de pensée prêt à considérer que toute croyance qui repose sur la révélation – c'est le cas des trois religions monothéistes de la région – a une rationalité limitée. Croire en l'appartenance au peuple élu, croire dans la Terre promise, faire de Jérusalem une ville sainte – ce dernier point est commun aux trois religions – de même que croire en la Résurrection ou en Allah, c'est quelque chose de tout à fait fondé pour ceux qui ont foi dans la Parole d'où est issue cette croyance. Pour les tenants des autres religions ou pour les agnostiques, ça n'a pas de sens. C'est pourquoi parler de rationalité limitée à propos des religions révélées est possible, sans offenser les croyants de ces religions.
Mais même si certains aspects du conflit du Moyen-Orient trouvent des aliments dans la Parole, ce n'est pas mon terrain.
Telle que je la pose, la question se limite à la rationalité du comportement des acteurs de cette région au cours des dernières décennies et en particulier des derniers jours, et au comportement qu'il serait rationnel qu'ils adoptent dans une perspective de cohabitation d'une durée indéfinie, indépendamment de toute croyance.

Paul Van Giers
A cette question passablement complexe, vous nous annoncez qu'il existe une réponse et une seule et qu'elle est simple. Essayez donc de convaincre nos lecteurs comme vous l'avez fait avec vos invités cet été.

Didier Ribadeau Dumas
Je ne prétends évidemment pas qu'il y ait une réponse simple à la question du Moyen-Orient. Je dis qu'il y a une réponse simple à la question du comportement rationnel des acteurs placés dans la situation que nous avons décrite.
Je fais donc un petit détour par la théorie des jeux et, notamment, le dilemme du prisonnier dans un contexte d'une série illimitée de décisions successives. Pour des lecteurs non familiers, il faut commencer par une description succincte de ce qu'est le dilemme du prisonnier.
Deux complices accusés d'un délit – ceci n'implique aucunement que les pays du Moyen-Orient soient coupables de quoi que ce soit, nous sommes dans une modélisation qui ne se préoccupe d'ailleurs pas de la culpabilité réelle des prisonniers – deux complices, donc, supposés coupables d'un délit, sont arrêtés par la police. Ils sont interrogés séparément. La police demande à chacun de dénoncer l'autre personne arrêtée en même temps. Elle annonce que les peines encourues par chaque acteur seront différentes selon les réponses combinées de l'un et de l'autre. Les inventeurs de ce jeu avaient imaginé des peines de prison, mais ce pourrait être une amende, et que le jeu ne serait joué qu'une fois, mais nous verrons qu'il est intéressant de le répéter.
Voici un exemple des pénalités imaginées par certains auteurs :

  • Si un prisonnier est dénoncé et qu'il a refusé de coopérer avec la police en dénonçant son complice, il est condamné à une lourde peine, mettons 5 ans de prison.
  • Si un prisonnier dénonce son complice mais n'avoue rien et n'est pas dénoncé, il n'encourt aucune peine.
  • Si les deux prisonniers se dénoncent mutuellement, ils encourent tous deux une peine intermédiaire, mettons 3 ans.
  • Si aucun des prisonniers ne dénonce l'autre, ils encourent tous deux une peine légère, mettons 1 an.

Tout l'intérêt du dilemme du prisonnier est de nous faire réfléchir sur les conditions dans les quelles nous avons intérêt à nous faire confiance à l'occasion de chaque jeu et, dans une série de jeux qui se succèderaient, à coopérer.
Le prisonnier enfermé dans sa cellule sans possibilité de communiquer avec son comparse, en train de réfléchir à la réponse qu'il doit faire pour minimiser sa peine, a deux options : lui faire confiance, ou pas. S'il lui fait confiance, il doit s'abstenir de le dénoncer ; si l'autre en fait autant – et donc coopère – leur peine à chacun sera d'un an de prison. S'il ne lui fait pas confiance et craint d'être dénoncé, il a intérêt à le dénoncer également : celui dont la confiance est trahie écope en effet de la peine maximum – 5 ans, aggravée par la frustration de voir que son complice y a gagné sa libération. En dénonçant le complice qui ne mérite pas la confiance, le prisonnier limite la casse : sa peine est de 3 ans, comme celle de l'autre.
Je passe sur l'abondante littérature et les nombreuses variantes que le dilemme du prisonnier a suscitées pour poser la question de savoir si les acteurs ont intérêt ou non à se faire confiance.
Si la partie se joue en un seul coup, si les prisonniers ne peuvent pas communiquer, s'ils agissent de manière totalement rationnelle, avec la minimisation de leur peine en ligne de mire, il règne ce que John Nash, un mathématicien qui a gagné un prix Nobel pour ses découvertes dans ce domaine, a appelé un équilibre stable, c'est-à-dire une situation dans laquelle aucun joueur ne peut améliorer sa stratégie quelle que soit la stratégie des autres joueurs. Vous pouvez le vérifier avec un papier et un crayon : quel que soit le choix du prisonnier B, A obtient toujours un meilleur résultat en le dénonçant.
Mais que se passerait-il si, au lieu de jouer une seule partie, les deux acteurs en engageaient un nombre illimité ?
Robert Axelrod, un professeur à l'Université du Michigan, a répondu à cette question dans les années 80. La méthode par laquelle il est arrivé à des réponses et les réponses elles-mêmes sont un peu complexes mais je vais simplifier la conclusion de ses travaux en essayant d'en respecter le sens.
D'abord, la conclusion : à condition que le jeu ne soit pas à somme nulle, lorsque deux acteurs sont engagés dans une série de jeux successifs d'un nombre illimité, la seule stratégie rationnelle consiste à commencer par faire confiance à l'autre acteur et à sanctionner systématiquement tout défaut de coopération de sa part. Axelrod a qualifié cette stratégie de DONNANT-DONNANT. Le joueur qui joue DONNANT-DONNANT commence par coopérer puis fait ce que l'autre joueur a fait au coup précédent.
Ensuite, un mot sur la méthode : Axelrod a lancé deux tournois informatiques. Il a d'abord énoncé le problème et invité les scientifiques du monde entier à proposer une stratégie gagnante. Il a reçu des dizaines de réponses. Il a comparé les résultats obtenus par chaque proposition. La stratégie DONNANT-DONNANT est apparue comme la plus rationnelle. Il a relancé le tournoi en fournissant à tous les intéressés les résultats du premier tour et en indiquant que la stratégie à battre était celle du DONNANT-DONNANT. Une soixantaine de chercheurs ont essayé de battre le gagnant. Le résultat final est resté le même.

Paul Van Giers
Passons-en aux conséquences que vous en tirez.

Didier Ribadeau Dumas
Parlons plus prudemment des réflexions que suscite l'application de cette théorie à ce que nous avons vu sur nos écrans pendant l'été.
D'abord, quand je vous l'ai exposée, vous avez été le premier à l'opposer à la stratégie militaire israélienne. C'est quelque chose que vous pouvez mieux définir que moi.

Paul Van Giers
Disons pour résumer que dès les années 50, au lendemain de la création de l'Etat d'Israël, Ben Gourion a défini trois principes stratégiques pour son pays :

  1. Porter la guerre à l'extérieur d'un territoire exigu. C'était tout particulièrement vrai à l'époque où Israël était fragilisé par sa "taille de guêpe". L'occupation de la Cisjordanie a un peu modifié la donne, mais pas beaucoup.
  2. Frapper préventivement pour éviter que la guerre ait lieu sur le sol national. Pour cela, être capable de mobiliser en moins de 48 heures et d'aligner une frappe terrestre et aérienne combinée capable de créer un effet de surprise.
  3. Toujours bénéficier de l'appui d'un des grands – Etats-Unis, France ou Angleterre.

Il me semble que lorsque ces principes ont été respectés – par exemple pendant la guerre des six jours – Israël s'en est bien porté. Ce que nous avons vu récemment est assez différent…

Didier Ribadeau Dumas
C'est moins ce que nous avons vu – difficile à interpréter – que les principes et les résultats qui doivent nous intéresser ici.
Il y a d'abord un point qui figure parmi les conditions préalables posées par Axelrod pour démontrer que la coopération est souhaitable et qui n'est pas pris en compte ni par Ben Gourion ni par ses successeurs, c'est que le jeu soit à somme non nulle. Qu'est-ce que ça signifie ? Dans le dilemme du prisonnier, pour que la coopération dans le temps soit intéressante, il faut qu'on sorte de l'impasse dans laquelle on se trouve lorsque les gains de l'un des acteurs sont des pertes pour l'autre. Il faut que le gain de chacun soit supérieur en cas de coopération à ce qu'il est en cas de refus de coopération.

Paul Van Giers
Quelle est donc de ce point de vue la différence entre le modèle d'Axelrod et la situation réelle au Moyen-Orient ?

Didier Ribadeau Dumas
Elle est pour moi dans la limitation du conflit à une dimension territoriale.
Quand deux Etats se disputent le même territoire, ils jouent un jeu à somme nulle : les gains de l'un sont les pertes de l'autre. Au début des hostilités, on a d'ailleurs entendu une interview d'un agriculteur israélien passablement pessimiste expliquant qu'il occupait et exploitait une ferme qui avait été celle des gens d'en face. Il ne voyait pas comment il serait possible de négocier le partage d'une terre qui avait intégralement appartenu – ou été cultivée – par l'autre. Il en va de même pour deux Etats qui se disputent l'eau d'un fleuve qui les traverse ou qui les délimite : l'eau que l'un prend pour irriguer ses terres ne peut évidemment plus servir à l'autre.

Paul Van Giers
On ne peut ni agrandir les territoires concernés, ni augmenter le débit des fleuves pour inciter les Etats à coopérer.

Didier Ribadeau Dumas
Mais est-ce qu'on ne pourrait pas élargir la discussion à d'autres thèmes qui deviendraient les enjeux positifs d'une négociation ? Définir des enjeux qui ne soient pas exclusivement territoriaux ?
Je n'ai pas de réponse toute faite, sous forme de "Yaqua". "Yaqua parler de développement rural" ou "Yaqua parler de partage des eaux" ou "Yaqua parler de production d'énergie" ou "Yaqua parler de développement économique" ou "Yaqua parler de coopération sanitaire" ou je ne sais quoi encore. J'observe seulement que l'antagonisme franco-allemand, dont les aspects territoriaux étaient essentiels puisque l'Alsace-Lorraine était revendiqué comme une terre germanique, ce qu'elle avait été dans l'histoire, j'observe donc que l'antagonisme franco-germanique a commencé à être dépassé le jour où on a parlé de mettre en commun le charbon et l'acier. Depuis, les domaines de coopération n'ont cessé de s'étendre. Les peuples finissent par percevoir les bienfaits de la coopération.

Paul Van Giers
Et sans se prononcer sur ce qu'est le Grand Moyen Orient que défend Mme Rice – un concept qui manque de clarté pour moi – on peut douter que le basculement des pays arabes vers plus de démocratie – alors que le Liban et même la Palestine, venaient de connaître des élections lorsqu'ils ont fait l'objet d'intrusions réalisées avec le soutien des Etats-Unis – soit le type d'élargissement des enjeux qui permettraient de sortir de l'impasse du jeu à somme nulle.

Didier Ribadeau Dumas
Un premier point à retenir, donc, c'est la nécessité de créer un jeu à somme non nulle.
Maintenant, jouons un nombre infini de fois selon le modèle DONNANT-DONNANT. Supposons qu'A fasse confiance à B de manière unilatérale sans que B lui fasse confiance. A est pénalisé alors que B ne l'est pas. Au coup suivant, A agit comme B l'a fait au coup précédent. Il ne coopère donc pas. Si B ne coopère pas non plus, la mesure de rétorsion prise par A fait passer la pénalité de B de 0 à 3. Si au tour suivant, B continue dans son refus de coopérer, sa pénalité reste constante à 3. Si B fait bien ses comptes, il comprendra qu'il vaut mieux subir une pénalité de 1 coup après coup, plutôt que tantôt 0, tantôt 3.
Mieux vaut faire confiance et coopérer.

Paul Van Giers
Voilà une autre différence avec la situation au Moyen-Orient.

Didier Ribadeau Dumas
Deux différences, en fait.
La première, c'est la question de savoir qui commence. Essayer de déterminer qui a commencé au Moyen-Orient peut nous mener dans des discussions sans fin – à la vérité, tout dépend de l'horizon de temps. Quoiqu'il en soit, le modèle d'Axelrod retient comme seule gagnante, la stratégie qui, au début d'une série, commence par faire confiance. Si donc le cessez-le-feu est instauré, il est essentiel au rétablissement de la confiance que l'acteur A, quel qu'il soit, Israël ou n'importe lequel de ses voisins, s'abstienne de prendre la moindre initiative hostile.
La deuxième différence, c'est la question de la sanction. Axelrod a testé des variantes du modèle DONNANT-DONNANT. Il a en tiré deux conclusions : A doit impérativement réagir à tout manque de coopération de B par un manque de coopération au tour suivant. L'attitude évangélique selon laquelle il faut tendre la joue gauche à qui vous a souffleté la joue droite est peut-être éthiquement recommandable, mais elle ne favorise pas la coopération quand on joue au dilemme du prisonnier répété. Deuxième conclusion : la pénalité doit être exactement proportionnée à ce qui l'a provoquée. Si elle est disproportionnée, les joueurs s'éloignent de l'optimum.

Paul Van Giers
Dans les dernières semaines, on était loin de ripostes proportionnées. En employant des armes d'une puissance terrifiante, en bombardant des civils, Israël…

Didier Ribadeau Dumas
Ne m'entraînez pas dans une discussion sur ce qui s'est passé. Parlons du futur et tenons-nous au modèle de comportement rationnel.
Axelrod donne les conclusions de sa recherche : ne pas tendre la joue gauche quand on vous a frappé à droite, mais réagir en faisant exactement ce que l'autre a fait au coup précédent. En rester au DONNANT-DONNANT.

Paul Van Giers
En somme, votre analyse revient à retenir trois principes.

  • Il faut élargir les enjeux de la négociation pour créer un jeu à somme non nulle.
  • Aucun des protagonistes ne doit prendre l'initiative de nouvelles hostilités.
  • Si les hostilités reprennent, que la réaction soit égale à l'action qui l'a déclenchée.

Que les protagonistes respectent ces trois principes... et la confiance reviendra…

Didier Ribadeau Dumas
Disons plus modestement : "et la confiance reviendra peut-être". Disons plus précisément : les meilleures conditions d'un retour à la confiance entre acteurs rationnels seront réunies.
En disant ceci, nul ne garantit que, sur le terrain, les acteurs développent des analyses rationnelles et aient un comportement rationnel. Le caractère imparfait des informations recueillies, le contenu émotionnel des annonces, les tentatives de désinformation, les leçons vraies ou fausses que chacun tire de l'Histoire, l'angoisse, la foi dans des droits relevant de la Révélation ou de l'Histoire, les outrances développées par les intégristes de tous bords, les querelles de chapelle à l'intérieur d'une même religion, la fausse rationalité des raisonnements de certains militaires, les règlements de comptes politiques, les interventions étrangères de tous bord, etc. s'opposent à la rationalité.
Je vous ai fourni – ou plutôt Robert Axelrod nous a fourni – un cadre de pensée rationnelle. Remarquez au passage que la stratégie DONNANT-DONNANT est plus connue dans sa version biblique d'œil pour œil, dent pour dent – mais pas deux yeux pour un seul ! Le progrès qu'Axelrod nous permet de réaliser, c'est de donner un fondement rationnel à un précepte tiré de la révélation – relevant à ce titre d'une rationalité limitée – et par ailleurs contesté par des moralistes qui le considèrent comme peu généreux.

Paul Van Giers
Dans les facteurs d'irrationalité que vous citez, il y a ce que vous appelez la fausse rationalité des raisonnements de certains militaires. En quoi votre approche, que vous présentez comme hyper rationnelle, est-elle supérieure à la leur ?

Didier Ribadeau Dumas
Je ne voudrais pas être entrainé dans une trop longue digression historique et méthodologique, ni, même pour faire court, invoquer les mânes de Stanley Kubrick, mais votre question mérite une réponse circonstanciée.
Dans un très intéressant article publié dans Le Monde daté du 17 août, Charles Enderlin, journaliste à Jérusalem, donne des indications sur les fondements de la nouvelle doctrine militaire israélienne sur le conflit à basse intensité. Cette doctrine, élaborée en conclave par des généraux de réserve israéliens, recommande d'abord de "graver dans la conscience des Palestiniens qu'ils n'obtiendront rien par la violence". Pour cela, "la pression sur la population devrait être maximum, avec des couvre-feux, des bouclages et un blocus économique". L'autre élément de la doctrine repose sur la notion de "levier". Il faut, selon le général Gal Hirsh, "exercer une pression continue et permanente sur l'Autorité palestinienne pour la forcer à lutter contre le terrorisme (…) les opérations de Tsahal (ont) pour but de démontrer à l'Autorité palestinienne qu'elle (paie) le prix de son soutien au terrorisme."
Sur le fond, cette doctrine rappelle un peu – mutatis, mutandis – celle développée par l'armée américaine pendant la guerre de 1940 selon laquelle le bombardement massif des villes allemandes allait décourager la population allemande de soutenir ses dirigeants et contribuer à la chute de Hitler. Les Américains avaient pourtant vu que les bombardements allemands en Angleterre, sur Coventry par exemple, n'avaient fait que renforcer la cohésion et la détermination du peuple britannique et son soutien au gouvernement de Churchill. Rien n'y fit.
Alors qu'il était mobilisé dans l'USAF, John Kenneth Galbraith, le futur économiste, avait été chargé d'évaluer les effets des bombardements de ville en Allemagne. Il démontra que ces bombardements avaient des effets contraires aux intentions, comme en Angleterre. Cette démonstration n'empêcha pas l'armée américaine de bombarder le Viet Nam du Nord quelques années plus tard, avec aussi peu de résultat positif.
Où pourrait-être le défaut méthodologique de la nouvelle doctrine militaire israélienne ?
Le plus évident, c'est – si j'en crois Charles Enderlin – de laisser les militaires concocter une doctrine militaire entre eux. "Where is the academic counterpart of the military profession ?" demandait déjà l'économiste Thomas Schelling dans un livre dénommé Strategy of conflicts publié en 1960 et qui contribua à faire de lui un prix Nobel l'an dernier.
L'autre, étroitement corrélé au précédent, tient au risque de préconiser une méthode ou des remèdes qui correspondent à ce qu'on a envie d'entendre et de faire. Autrement dit, de rationaliser une intuition ou une volonté plus que de déduire une réponse d'une analyse rationnelle. Comment vouliez-vous que l'armée de l'air américaine, notamment les responsables des bombardiers, puisse croire un jeune civil mobilisé pour la durée de la guerre et qui démontrait qu'une large partie de ses actions – coûteuses en vies humaines de part et d'autre – n'avaient servi à rien et avaient peut-être même retardé l'avènement de la paix ?
L'intérêt de l'approche que vous m'avez permis d'exposer sur ce blog et que je propose à la réflexion des lecteurs est double. La modélisation du comportement rationnel du prisonnier conduit à faire des choix successifs a été développée il y plusieurs années hors le contexte du conflit entre Israël et ses voisins. Et les situations qu'il prend en compte présentent des similitudes intéressantes avec ce conflit.
Ceci dit, c'est aux acteurs de le confirmer et de tirer, ou non, les leçons de cette approche rationnelle.

Paul Van Giers
Ce qui nous ramène à notre point de départ, n'est-ce pas ? Il y a les acteurs du Moyen-Orient. Et il y a les acteurs en France, les candidats à la présidence de la République que nous souhaitions voir se prononcer sur cette guerre. Tout ce que vous avez dit montre qu'ils auraient pu avoir une opinion indépendante de la position du président de la République sans avoir une connaissance exacte des événements.



Didier Ribadeau Dumas
Disons que, sans faire référence aux travaux de Robert Axelrod, on pouvait tirer parti des conclusions auxquelles il était arrivé – et qui ne relèvent pas du secret-défense, loin de là – et proposer une politique pour la France valable sur le long terme.
Nous manquions tous singulièrement de lumières sur les tenants et les aboutissants du conflit israélo-arabe. Les membres de l'opposition qui y auraient consacré leurs vacances n'en auraient peut-être pas obtenu beaucoup plus de la part du gouvernement. Dans ces circonstances, commenter les événements à chaud était téméraire et pouvait conduire à dire des banalités.
En revanche, pour un candidat, annoncer qu'en cas d'élection, la France soutiendrait les protagonistes qui respecteraient les trois principes que vous avez repris plus haut, pourquoi pas ?

Paul Van Giers
D'après ce que vous dites, n'importe quel candidat pouvait donc prendre parti sur les conditions de succès d'un arrangement final – les trois conclusions tirées du modèle d'Axelrod – sans manifester de parti-pris en faveur de l'une ou l'autre des parties et donc sans froisser telle ou telle frange de l'électorat.

Didier Ribadeau Dumas
Disons que plutôt que cette position aurait quand même révélé des partis-pris implicites : en faveur de la reconnaissance de l'Etat d'Israël et non de sa destruction comme le veulent certains au Moyen-Orient, en faveur d'une paix durable et non du maintien des hostilités qui constituent une justification de leur existence pour de nombreux militaires des deux bords, en faveur d'une solution négociée et non d'une solution imposée, etc.
Quant à ne froisser personne, je ne sais pas, c'est plutôt à vous de l'analyser dans le cadre de votre blog. En tant que citoyen, je pars néanmoins de l'idée qu'un futur président de la République ne doit pas nécessairement chercher plaire à tout le monde. Enoncer une position valable pour le long terme et reposant sur une réflexion rationnelle, ma foi, ça me parait être déjà un bon début pour un candidat.

Paul Van Giers
Merci. Nous allons voir ce qu'en pensent nos lecteurs.