J'ai quitté la direction du CNRS il y a dix-huit ans. Depuis, je me suis abstenu de toute intervention publique à son sujet en dépit de nombreuses sollicitations. Il y a quelques jours encore, un commentaire de Ronchon sur le billet de Vincent Champain traitant de l'innovation et la recherche a suggéré que je m'exprime sur une éventuelle réforme du CNRS. Je ne le ferai pas car le temps passé ne dispense pas du devoir de réserve. Toutefois, je puis préciser un certain nombre de points sans trahir cette exigence. Si je le fais, c'est que ce sujet particulièrement complexe est trop souvent traité d'une façon superficielle privilégiant l'idée reçue, le lieu commun ou la caricature aux dépens des réalités de la pratique de la recherche.



Tout d'abord, l'action du CNRS ne saurait être appréciée sans référence à la recherche universitaire dont il reste l'animateur essentiel. Or, ce n'est dorénavant un secret pour personne que nos universités ne sont pas en capacité de mener une véritable politique d'établissement en la matière, non seulement à cause de l'insuffisance de leurs moyens, mais aussi pour des questions de gouvernance, voire de missions. Quant aux écoles, certaines d'entre elles sont prestigieuses, mais leurs contributions se limitent à des secteurs plus ou moins étroits de la connaissance humaine, et beaucoup ne mènent aucune recherche significative.

Réfléchir à l'avenir du CNRS sans prendre en compte cette donnée ne peut conduire qu'à des solutions illusoires ou dangereuses. Quels que soient les griefs que l'on peut avoir contre cet organisme, quels que soient les dérapages et les tentations d'hégémonie qu'il n'a pas toujours su éviter, l'urgence aujourd'hui n'est pas de réformer le CNRS, l'urgence est de reconstruire un système d'enseignement supérieur performant, fondé sur une politique d'établissements.

Le CNRS donne parfois l'impression de l'extérieur d'être un organisme monolithique et rigide, mais en vérité, il mène des actions de natures très diverses, allant de la recherche aux frontières de la connaissance à l'accumulation de nouvelles données ou à la résolution de problèmes pratiques en relation notamment avec les entreprises, et cela dans toutes les disciplines. Toute réflexion sur le CNRS doit intégrer cette diversité pour éviter de proposer des réformes globales qui ne seraient applicables qu'à une part limité de ses activités, et nuiraient fortement au reste.

Le CNRS consacre aujourd'hui l'essentiel de ses moyens à financer les salaires de ses personnels, le reste étant consacré à des dépenses d'infrastructures. C'est donc sur les critères de gestion, d'affectation et de mobilisation de ses ressources humaines que doivent être évalués sa stratégie et ses modes d'action. "Ce sont les hommes qui font la différence", disait un de mes anciens patrons. Cette phrase doit être au cœur de toute analyse, non seulement du CNRS mais de tout le système français d'enseignement supérieur, de recherche et d'innovation.

La récente loi sur la recherche introduit dans ce système nombre de changements positifs (création du Haut conseil de la recherche et de la technologie, de l'Agence nationale de recherche, des Instituts Carnot, des Pôles régionaux d'enseignement supérieur, etc.) qui peuvent le modifier en profondeur. Laissons la direction actuelle du CNRS, compétente et courageuse, y trouver sa place, définir une nouvelle stratégie, préciser le rôle qu'elle entend faire jouer à l'organisme face à nos enjeux de société. En bref, laissons-la travailler.