Nous vivons à l'heure actuelle changement profond dont on n'a pas assez pris la mesure.

La guerre froide a vu l'affrontement militaro-stratégique de deux blocs idéologiques. La mondialisation voit quant à elle une compétition permanente et multiforme entre des systèmes économiques, culturels et sociaux différents, établis ou émergents, qui, au travers de leur efficacité globale, se confrontent. Pour aller plus loin dans l'analyse de cette rupture, posons quelques hypothèses de travail.

L'hypothèse que l'avenir ne se construit pas en regardant dans le rétroviseur du passé. Ainsi, les réflexes acquis par nos élites dans les temps de guerre froide ne sont pas opérants et donnent des "solutions" assez "drôles", comme le patriotisme économique ou encore les champions nationaux, totalement inopérants à l'heure où la plupart des marchés se… mondialisent, à commencer par celui des capitaux, donc de la propriété des entreprises. Le mur de Berlin ne peut être reproduit, dans l'économie, en 2006.

L'hypothèse que la concurrence par les produits et les services n'est que la partie émergée de l'iceberg de la compétition qui se joue dans le cadre de la mondialisation. Pourquoi les élites financières des salles de marché vivent-elles en grande majorité à Londres ? Parce que la plateforme financière de la City est plus attractive – compétitive - que ses consoeurs européennes. Pourquoi de nombreux chercheurs français travaillent-ils à l'étranger, aux Etats-Unis aujourd'hui, en Chine ou en Inde après-demain ? Parce que ces pays, sont ou seront, dans l'ordre de la recherche, plus attractifs - plus compétitifs - que le nôtre. Dans ces deux cas, on constate que les "personnes de valeur" sont mobiles, et mettent en concurrence les systèmes sociaux susceptibles de les "employer". Terrible vérité pour la France et pour l'Europe au regard du fantastique rétrécissement démographique qui va se produire et donc augmenter le besoin de "retenir" les élites de valeur.

L'hypothèse que la question du "partage" n'a de sens que si l'on crée de la richesse, à la fois en termes de stocks (valeurs) et flux (revenus) ; les deux sont, bien sûr, liés, puisque dans nos règles économiques, la valeur est un multiple, plus ou moins grand, des revenus. En clair, cela veut dire que des utopies de type "35 heures" sont sans avenir : constater que le "gâteau" ne grandit plus et en tirer la conclusion qu'il faut revoir les règles de son partage, cela conduit à terme à détruire le gâteau.

L'hypothèse que l'immobilisme, rebaptisé "exception française", et pratiqué par les gouvernements successifs depuis la fin du siècle dernier, n'est pas une vertu : il est à l'origine de la montée des extrêmes conservateurs, qu'ils soient d'extrême droite ou d'extrême gauche.

L'hypothèse que la compétitivité n'est pas qu'une affaire de coûts : pour concurrencer la production de jeans par des ateliers chinois, fabriqués à très bas coûts, il faudrait revenir à des conditions sociales proches de celles du XIXème siècle : cela est inacceptable.

L'hypothèse que la mondialisation n'est que la poursuite (la fin ?) d'un processus socio-économique à l'œuvre depuis, disons, le Moyen-Age et qui nous a fait passer en plusieurs étapes du village à la région puis à l'Etat-nation, soubassement actuel de l'organisation politique mondiale. Relisons François Perroux, relisons Fernand Braudel. Chacun nous décrit à sa manière ce lent mouvement. Bien sûr, il n'y a pas une fin de l'histoire : elle se poursuit.

L'hypothèse, enfin, que la vie est mouvement, par essence et par construction, et que l'innovation, avec son alter ego, les processus d'essai/erreur, sont au cœur aussi bien de l'évolution biologique, que des évolutions économiques, sociales et politiques.

Sans être déclinologue, je pense que toutes ces hypothèses conduisent à envisager que la crise actuelle est philosophique avant d'être économique et/ou politique. Philosophique, parce qu'elle met fondamentalement en cause nos représentations de l'avenir, notre manière de concevoir le monde. Nous sommes tellement englués dans une certaine vision du passé que nous oublions trop souvent que notre avenir se joue d'abord dans nos têtes et dépend avant tout de notre volonté. L'excellent livre de Jared Diamond, ''Effondrement : comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie'', met en évidence le poids des comportements irrationnels c'est-à-dire dommageables non à quelques-uns, non à une majorité, mais à tous.

Sortir de ces comportements générateurs "d'effets de ruine" suppose de relever trois défis : au niveau de la France, au niveau de l'Europe, au niveau des élites.

Au niveau de la France, encore plus que de réinterroger les questions de gestion, essentielles, il faut impérativement se reposer les questions de l'efficacité de l'Etat dans le développement de la compétitivité de la nation France, du partage entre initiative publique et privée, et de la coopération entre public et privé. Deux exemples : - l'insuffisance dramatique d'investissement dans les biotechnologies, dans les neurosciences et dans tout ce qui concerne la virologie et la maîtrise des risques épidémiologiques majeurs liés à la diffusion et à la mutation de virus (SIDA, H5N1…). La France a loupé le tournant des NTIC : qu'elle ne loupe pas le tournant de la biotechnologie au sens large ; - l'incapacité à coupler la recherche fondamentale avec l'entreprise pour déboucher sur une recherche appliquée pour créer de la valeur. Ces deux exemples montrent tous les tabous qu'il faudra lever, en France, pour régler le problème et faire que la protection d'une idéologie de quelques-uns ne condamne pas l'ensemble.

Au niveau de l'Europe. En mettant l'accent sur l'environnement favorable à la compétition, c'est-à-dire le marché, les auteurs du Traité de Rome ont commis l'erreur fondamentale d'en oublier le moteur, à savoir l'innovation. Car sur le long terme, la vertu de la concurrence n'est pas de sélectionner les coûts les plus bas : c'est de sélectionner les projets qui créent le plus de valeur pour un investissement donné. Le marché pertinent n'est alors pas l'Europe, mais le monde. La technocratie européenne, engluée dans la création de son marché intérieur, manque cruellement d'ambition et de réalisme à l'échelle de la compétition mondiale. L'échec de Lisbonne, souligné par Gilles Saint-Paul sur le blog de Débat 2007.fr, est patent. Plus que l'échec d'un discours, c'est l'échec même de la construction européenne qui est en cause, au-delà d'une zone de libre-échange. En effet, pour rendre l'Europe plus compétitive face au reste du monde, il faut partager un diagnostic, mais aussi une vision de l'avenir, et des investissements, publics et privés, qu'il faut pour préparer cet avenir ; reconnaissons que l'élargissement de l'Europe n'est pas favorable à cela, car les différences (culturelles, économiques…) entre les pays sont trop fortes. Sans révolution politique, et peut-être sans redéfinition de plusieurs Europe (noyau dur d'une Europe politique, "noyau mou" d'une Europe du libre-échange), l'Europe ne sera pas un facteur de développement pour les pays fondateurs. Or certains programmes de recherche et de développement, par exemple, demandent à être mutualisés pour rivaliser non pas avec des Etats-nation, mais avec des Etats-continent (USA, Chine, Inde…).

An niveau des élites, enfin, qui devraient concevoir leur action à l'aune de trois clefs pour l'avenir.

1/Le moteur du développement et du progrès est la création de valeur nouvelle par le système socio-économique dans son ensemble.

2/ La création de valeur repose, à long terme, avant tout sur l'innovation.

3/ La productivité est le mécanisme économique fondamental qui permet le mouvement dans la société, en permettant la mutation des ressour-clés (capital, travail), des secteurs les moins créateurs de valeur vers les secteurs les plus créateurs (la fameuse destruction créatrice de Schumpeter). Conserver, figer, nier les impératifs de mobilité, ne pas les faciliter par des politiques publiques adaptées, c'est commettre un crime contre l'avenir.

Dès lors, entreprendre, c'est-à-dire innover pour créer de la valeur nouvelle, est bien la première mission des dirigeants, privés, à l'évidence, mais aussi publics, chacun dans son domaine. Il nous faut donc retrouver la voie du risque : innover est aujourd'hui, partout, une course d'obstacles contre les systèmes établis. Le "sur-management" des institutions tend naturellement à renforcer les procédures, les sécurités : la société bureaucratique et gestionnaire élimine le risque et l'incertitude, mais n'arrive pas à résoudre les problèmes fondamentaux des déséquilibres publics : dette, santé, retraite… Là est le paradoxe, car le problème n'est pas technique, mais politique, au sens noble. Affaire de risque ; affaire de courage. L'avenir étant fait d'incertitude, le risque est la dimension essentielle de l'entrepreneur, du dirigeant. L'attitude des dirigeants face au futur est fondamentale : ce sont leurs projets, ambitieux, visionnaires, qui sont susceptibles de générer une tension créatrice au sein de l'en-treprise, de la société, de mobiliser les intelligences, les énergies, les imaginations.

En un mot, il faut, partout, retrouver la voie de l'ambition, car nos enfants auront le futur que nous leur bâtissons aujourd'hui. Tout dépend de notre volonté d'entreprendre, chacun dans nos rôles.