Dans mes deux billets précédents, postés mi-août, je me suis attaché à définir ce que pourrait être la position d'un candidat à la présidence de la République souhaitant se faire entendre sur la guerre entre Israël et le Liban. Je me suis attaché à définir une position indépendante de l'actualité du moment, une position qui pourrait constituer durablement le fondement rationnel de la politique française au Moyen-Orient.

Aujourd'hui, j''intègre les événements récents dans cette réflexion : l'interruption des combats, les pressions subies par le président de la République pour que la France envoie un contingent important au Liban, l'annonce faite par le président de la République de l'envoi de 2 000 hommes, et les réactions quasi-unanimes de soutien qu'il a reçues.

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Début août, personne n'y voyait très clair.

Les candidats de l'opposition gardaient un silence prudent. J'en ai épinglé un qui avait fait savoir à Libération qu'il suivait la situation attentivement… de son lieu de vacances. Un lecteur scrupuleux me signale qu'il avait sorti un papier sur son blog. Sans être malveillant à l'égard de ce candidat sympathique, on peut dire que le choix de ce support ne révélait pas une forte volonté de publicité, hors le cercle de ses amis…

Seul le président de la République a parlé fort et clair. Alors que les combats continuaient, il a structuré une position pour la France en définissant trois étapes successives : 1. Le cessez-le-feu. 2. Un accord politique. 3. L'envoi de forces d'intervention sous l'égide des Nations-Unies, au titre du chapitre VII de la Charte (des dispositions qui donnent la possibilité d'intervenir efficacement au commandement des troupes).

Un lecteur m'a expliqué que le silence des candidats de l'opposition valait approbation, puisque l'opposition n'a pas à soutenir le gouvernement ! Admettons…

Il y avait peut-être d'autres raisons à ce silence. La situation comportait des risques de désinformation. On ne savait pas trop comment les choses avaient commencé : vrai raid du Hezbollah ou provocation d'Israël ? On ne savait pas bien quels étaient les véritables protagonistes ni leurs buts : le Hezbollah en soutien des Palestiniens en difficulté ? Israël en guerre préventive contre le Hezbollah ? Israël en guerre contre le Liban pour le châtier de ne pas museler le Hezbollah ? Israël contre le Hezbollah, l'Iran et la Syrie pour son propre compte, pour celui des Etats-Unis ou pour compte commun ? Et puis, dans la torpeur d'août, plus d'un candidat avait perdu contact avec ses réseaux. Ne pas pouvoir joindre son sondeur d'opinion préféré – qui de toutes façons ne sondait plus personne, vacances obligent – incitait à la prudence.

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N'ayant pas plus d'information privilégiée que n'importe quel candidat, je me suis posé la question de la manière suivante : quelle pourrait être la stratégie rationnelle d'un acteur engagé dans une relation à deux, répétitive, sans terme défini et sans arbitre ?

Un lecteur m'a fait remarquer que, justement, il y avait un arbitre : l'ONU. Un autre, qu'on ne pouvait pas réduire le jeu à deux acteurs puisqu'on savait que les Etats-Unis, l'Iran et la Syrie étaient derrière les protagonistes. Nous allons y venir, mais faisons un détour par la position que j'avais construite pour un candidat qui se serait découvert du goût pour les approches rationnelles.

Je me suis appuyé sur la théorie des jeux et, en particulier sur des travaux menés sur le dilemme du prisonnier. Ce sont là des modélisations du réel. Certains ont réagi en me disant que c'était bien compliqué, d'autres qu'il faudrait au contraire plus d'équations. Bon. On travaille avec les outils qu'on a.

Pour donner un tour aussi clair que possible à un raisonnement complexe, j'ai invité Didier Ribadeau Dumas, un de mes amis et un vieux complice, à dialoguer sur le blog. Partant des travaux de Robert Axelrod, un chercheur américain, cet ami montre que dans un confit entre deux acteurs condamnés à vivre ensemble et sans arbitre pendant une durée indéfinie, pour peu que le jeu soit comme on dit à somme non nulle, la stratégie rationnelle consiste à jouer la coopération au premier tour et, à tous les tours suivants, répliquer le comportement de l'autre acteur au tour précédent.

C'est un peu abstrait ? Disons pour simplifier encore – je laisse tomber les détails au passage et je renvoie les lecteurs intéressés soit à mon billet précédent soit directement aux ouvrages de M. Axelrod – que la seule stratégie rationnelle est celle du DONNANT-DONNANT, appelée Œil pour œil, dent pour dent, dans le plus vieux Livre du monde.

C'est là qu'un lecteur attentif m'a fait observer qu'il n'y avait rien là de bien nouveau. En recommandant de mettre en pratique une règle qui figure dans la Bible, je ne pouvais évidemment pas prétendre à l'originalité. Mais ce n'est pas l'originalité de la position qui est importante quand on cherche à être rationnel. Ce sont les raisons qui poussent à préconiser une position et pas une autre, parmi celles qui peuvent apparaître également rationnelles – comme, par exemple, tendre la joue gauche quand on vous a souffleté la droite ou engager des représailles hors de proportion avec les attaques qu'on reçoit, ou prendre le risque de faire des victimes civiles.

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Plusieurs candidats de l'opposition ont demandé plus de modération de la part d'Israël dans ses représailles. Les mêmes candidats ont approuvé les trois étapes décrites par le président de la République. Sur quelle base, tout ça ? Comme celle de l'opinion, leur attitude m'a paru largement inspirée par l'émotion provoquée par les victimes civiles et le sentiment que la réaction d'Israël était à la fois mal orientée – pourquoi punir l'infortuné Liban pour les agressions du Hezbollah ? – et disproportionnée. Si je suis évidemment sensible aux mêmes émotions que le plus grand nombre, ma réflexion avait d'autres fondements : la recherche d'une position rationnelle.

Robert Axelrod a montré comment la stratégie du DONNANT-DONNANT s'oppose à celle des représailles disproportionnées. C'est elle, et elle seule, qui donne le plus de chances au développement de la coopération. A contrario, une stratégie des représailles disproportionnées donne moins de chance à la coopération. Sauf effondrement de l'ennemi, elle conduit à une guerre sans fin ; et après l'effondrement de l'ennemi, il n'y a plus de coopération possible.

Un candidat qui aurait voulu faire valoir un point de vue étayé aurait donc pu proposer qu'une fois le calme rétabli, la France soutiendrait uniquement les parties adoptant un comportement de coopération ; qu'elle condamnerait toute reprise d'un comportement de non coopération ; qu'en cas de reprise des hostilités, de quelque part que ce soit, elle approuverait toute mesure de rétorsion équilibrée de l'autre partie ; mais qu'en tout état de cause, elle condamnerait toute mesure de rétorsion disproportionnée.

Je n'ai entendu personne prendre cette position.

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On peut se demander s'il fallait s'engager sur des principes. Ne valait-il pas mieux coller à l'événement et ajuster la position en fonction de l'actualité, comme le fait le président de la République ?

Sans doute l'Orient compliqué exige-t-il des positions évolutives. Mais que connaît de l'Orient compliqué un candidat isolé dans sa résidence de vacances ? L'appareil diplomatique, militaire et de renseignement est là pour aider le président de la République à prendre des décisions. Mais un candidat en vacances ? A vouloir concurrencer le président sur le terrain de l'actualité sans avoir les instruments du pouvoir à sa disposition, le candidat qui se résignait à suivre les méandres des événements était condamné à se taire ou à approuver.

C'est ce qu'on a vu.

Qu'avait dit le président de la République au nom de la France ? Il avait défini trois étapes successives : le cessez-le-feu, un accord politique entre les parties et la mise en place d'une force d'interposition. Et les candidats de l'opposition d'approuver.

Qu'a fait le président de la République dans ces tous derniers jours ? Pas tout à fait ce qu'il avait annoncé. Sur la première condition qu'il avait posée, il a fait une concession puisque le cessez-le-feu exigé est devenu un simple arrêt des hostilités. Sur la deuxième condition, et c'est évidemment ce qui est le plus important, il a renoncé à sa position initiale : il n'y a pas eu d'accord politique préalable entre les parties, et la France envoie en ce moment au Liban le noyau dur de la force d'interposition. Sur la troisième condition, c'est un autre renoncement, peut-être un peu moins important, l'avenir le dira : on voulait une intervention sur la base du chapitre VII de la Charte des Nations-Unies, et on ne l'a pas eu. Notre exigence s'est reportée sur un raccourcissement de la chaîne de commandement que nous avons, semble-t-il, obtenu.

Au fil des jours, notre objectif a évolué, mais pas les raisons de s'inquiéter. Au lieu d'écarter le spectre de l'attentat du Drakkar – à quoi visait l'exigence d'un accord politique préalable – nous nous sommes simplement attachés à éviter, autant que possible, l'éventualité que l'armée française subisse le type d'humiliation qu'elle a connu en Serbie, lorsque des soldats ont hissé le drapeau blanc.

Le président de la République est un homme habile. A quinze jours d'intervalle, il a défendu une position et son contraire, une fois dans Le Monde, une fois à la télévision, sans détailler les différences ni en expliquer les raisons. Et l'opinion semble l'avoir approuvé. En tous cas, les candidats de l'opposition, eux, l'ont approuvé de manière quasi unanime.

Je n'exclus pas qu'il se trouve demain des commentateurs pour m'expliquer que non, pas du tout, que je n'y comprends rien, que les positions initiales du président de la République étaient purement tactiques et qu'en poussant le bouchon un peu loin, on avait obtenu ce qu'on voulait. Ce genre de reconstitution ex post ne me convaincrait pas.

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Que l'opinion ne réagisse pas à l'évolution de la position présidentielle, on peut le comprendre. La politique étrangère n'est pas son lot quotidien. Mais les candidats de l'opposition ?

C'est qu'au fond, l'envoi d'un contingent français important plaît à tout le monde. Aux amis d'Israël, qui le demandaient après que Tsahal ait échoué à éliminer le Hezbollah du sud Liban. Aux amis du Liban, parce que la réaction instinctive d'un boxeur groggy qui se bat sans gants contre un poids-lourd, c'est de se sentir rassuré par la présence de toute personne qui monte sur le ring et pourrait empêcher la poursuite de ce combat singulier. Aux défenseurs des Etats-Unis, également, eux qui critiquaient le président de la République de ne pas obtempérer assez vite aux injonctions des pays qui, par parenthèse, n'enverront pas un homme se faire tuer là-bas. Quant aux amis du Hezbollah, officiellement, il n'y en aurait pas en France – croyez-vous vraiment qu'il n'y en ait pas ? Disons qu'ils sont réduits au silence. Tout cela permet à Mme la ministre de la Défense de prétendre que nous agissons comme une grande puissance – pas moins – là où tout me porte à croire que nous ne faisons qu'un travail de supplétif d'une armée américaine embourbée par ailleurs, obéissant aux injonctions du président Bush à qui il a suffi de froncer le sourcil et de laisser tonner la presse américaine, relayée par la puissante Voix de l'Amérique en France.

Dans les jours qui ont suivi le vote de la résolution 1701, le Hezbollah a fait savoir qu'il ne désarmerait pas. L'arrêt des combats lui donne l'opportunité de reconstituer ses forces. Il est soutenu par l'Iran, et l'Iran est engagé dans un bras de fer avec les Etats-Unis – voilà une raison de croire le Hezbollah quand il annonce qu'il ne désarmera pas, et les Israéliens quand ils dénoncent la menace d'un réapprovisionnement en missiles auprès du fournisseur habituel, l'Iran, via le pays de transit habituel, la Syrie. Même sans aller chercher ses instructions à Téhéran ou à Damas, ce réapprovisionnement constitue d'ailleurs une stratégie rationnelle pour le Hezbollah. Dans un jeu à deux, la stratégie rationnelle, c'est de répliquer à tout comportement non coopératif en infligeant à l'autre une pénalité égale à celle reçue. Tant qu'Israël s'en tiendra aux principes stratégiques de l'attaque préventive (voir mes deux précédents billets) et de la rétorsion disproportionnée, sauf à capituler, la stratégie rationnelle de ses adversaires sera de réarmer.

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Première constat sur la résolution 1701 : il n'y a pas d'accord du Hezbollah sur son désarmement. Deuxième constat : il n'y aura pas d'accord politique entre forces libanaises, sans parler d'Israël, avant le déploiement des troupes venues de France.

C'est le moment de se demander à quoi ces troupes serviront.

Pas à désarmer le Hezbollah ; cela ne fait pas partie de leur mandat. Le Conseil de sécurité considère que c'est un problème libano-libanais qui doit trouver une solution politique, comme si c'était principalement contre l'Etat libanais et non contre Israël que le Hezbollah était armé.

C'est donc en principe à l'armée libanaise de désarmer le Hezbollah. Ce que Tsahal n'a pas pu obtenir, on peut douter qu'une armée mal équipée, mal entraînée et composée d'un très grand nombre de chiites le fera.

Les forces françaises protégeront-elles le Liban d'une agression israélienne la prochaine fois qu'Israël, mettant en œuvre sa doctrine de guerre préventive, décidera d'attaquer ? Je ne sais pas répondre à cette question. Je ne sais pas si les troupes françaises seront plus efficaces que le Hezbollah et si elles protégeront donc mieux le Liban. Mais s'il doit y avoir guerre préventive, gageons qu'Israël ne demandera pas l'évacuation préalable de nos troupes, et que celles-ci se retrouveront dans une situation difficile.

Ou bien encore, nos troupes protégeront-elles Israël contre des agressions éventuelles du Hezbollah ? C'est à peu près ce que laisse entendre le ministre des Affaires étrangères italien dans Le Monde du 26 août, page 3, où il indique que l'envoi de ces troupes répond à la politique d'Israël et des Etats-Unis. Si c'est le cas, la condition d'une négociation politique préalable était totalement fondée et l'avoir abandonnée est une erreur.

Voici donc que nous sommes passés d'une attitude rationnelle – appel au cessez-le-feu, négociations politiques et envoi de troupes d'interposition garantissant l'application de l'accord – dans l'ordre – à l'engagement de la France dans une mission que ni les Américains ni les Anglais ne peuvent faire, englués qu'ils sont en Irak, et qui comble les vœux d'Israël et des Etats-Unis, suscitant des réserves de leur adversaires.

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Qu'aurait fait "mon" candidat armé d'une politique fondée sur l'approche rationnelle du DONNANT-DONNANT ?

S'il avait voulu garder sa liberté d'approuver les comportements de coopération, dans lesquels le modèle issu du dilemme du prisonnier inclut les représailles équilibrées, et de blâmer les comportements de non coopération, y compris les initiatives agressives et les représailles disproportionnées – d'où qu'elles viennent – il se serait abstenu d'envoyer 2 000 otages potentiels entre le Liban et Israël.

Dans un jeu qui resterait à deux, c'est peut-être difficile de le dire à nos amis des deux bords, mais il n'y a pas d'un enjeu vital pour la France aujourd'hui, ni en Israël, ni au Liban qui justifie l'envoi de moyens significatifs mais trop faibles pour une mission trop ambigüe.

Dans un jeu qui s'ouvrirait aux Etats qui soutiennent le Hezbollah d'un côté et Israël de l'autre, la France serait sans doute plus concernée – des intérêts vitaux seraient plus vraisemblablement atteints – mais elle ne serait pas en mesure d'imposer quoi que ce soit à qui que ce soit. On a vu avec l'attentat du Drakkar et l'assassinat de M. Hariri, ce qu'un bord pense des positions françaises. Avec la manière dont la deuxième guerre d'Irak a été déclenchée, on a vu le poids que nos prises de positions les plus fermes avaient de l'autre côté.

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On me dira que tout ceci est peut-être rationnel mais que la rationalité n'a rien à voir avec ce conflit, que c'est plus compliqué, qu'il faut tenir compte du point de vue humain, etc. Bien sûr… On m'opposera également d'autres rationalités. Je m'en tiens à des vérités anciennes.

Quelque part dans les Mémoires de guerre du général de Gaulle, il y a un dialogue avec un interlocuteur, Churchill, je crois, qui invoque l'amitié entre son pays et la France, à quoi, si mes souvenirs sont bons, de Gaulle répond avec hauteur : la France n'a pas d'amis, elle n'a que des alliés. En politique étrangère, les Etats ont des intérêts, ils doivent se défier des passions, des bons sentiments et même de leurs amis.

Pourquoi intervenons-nous ? Pourquoi ces pressions en France sur le président de la République quand il négociait les conditions de la participation française à la force d'interposition ? Pourquoi ce soutien de l'opposition au président de la République, alors justement qu'il a abandonné les conditions qui rendaient sa position rationnelle ?

Evidemment, parce que nous avons des amis des deux côtés.

Mais il se trouve aussi que, des deux côtés, on trouve des gens qui ne nous aiment pas et qui, au mieux, se moquent de notre opinion comme d'une guigne. Des acteurs dont les comportements sont fondés sur leurs intérêts ou leurs passions, peu importe. Des gens qui ne font pas de sentiment. Des deux côtés.

Aujourd'hui, l'opinion française est favorable – enfin, nos leaders politiques et les médias – à l'envoi de nos troupes sur place pour remplir une mission mal définie. Le jour où les protagonistes locaux seront réarmés et voudront en découdre, qu'adviendra-t-il ? Le soutien de l'opinion sera-t-il aussi clair ? Comment sortirons-nous de cette galère ?

Nous avons été entraînés d'une position essentiellement inspirée par notre amitié pour le Liban vers une position qui remplit les vœux d'Israël. Mon seul espoir, aujourd'hui, c'est que l'intervention de nos troupes précède de peu et facilite un accord politique.

J'espère que le président de la République a reçu suffisamment d'indications de la part d'Israël et des Etats-Unis, ainsi que des opposants à Israël, y compris la Syrie, sur la perspective prochaine d'un accord politique – perspective prochaine voulant dire avant la fin du réarmement des deux parties. S'il a eu des assurances et s'il en a discrètement fait part aux ténors de l'opposition, je comprends le soutien de ces derniers. Si, au contraire, les candidats de l'opposition n'ont pas reçu les messages appropriés de la présidence, ils ont, à mon sens, accordé leur soutien au président de la République de manière plus instinctive que rationnelle.