Dans la campagne présidentielle qui peu à peu prend forme, un voile pudique a recouvert une question qui était pourtant au cœur de nos préoccupations il y a encore un an. Mais où est donc passée l'Europe ? On la cherche désespérément dans les débats français : le microcosme politique hexagonal prétend que le Français moyen ne s'y intéresse pas, alors qu'en réalité la question gêne tellement les partis de gouvernement qu'elle est soigneusement remisée dans les placards. De son côté le citoyen est partagé : d'une part, il sent confusément que l'avenir collectif se joue hors de nos frontières et que l'Europe constituera le cadre de référence naturel des prochaines générations. D'autre part, quand on daigne enfin lui demander son avis, il répond qu'il ne reconnaît pas la pieuvre à 25 bras qu'on le presse de bénir par son vote. Et un jour de mai 2005, le bon peuple en sa dédaigneuse souveraineté de rejeter un texte adopté par 82% de ses représentants - députés et sénateurs.

Un brin désabusé par le silence post-référendum, on se tourne vers les instances européennes pour entendre parler d'avenir : las, Josep Borrell, président du Parlement européen, nous déclare le plus sérieusement du monde en juin 2006 : "Il est nécessaire d'attendre, mais il est urgent de réagir". Belle pirouette dont on pourrait sourire si cette formule ne résumait à elle seule l'état d'ectoplasme dans lequel l'Europe se trouve aujourd'hui. Il aura fallu attendre un an après le double "non" français et néerlandais au Traité constitutionnel pour que l'on décide enfin… de ne rien décider.

Un non-sujet

De fait, il semble que l'Europe ne soit plus qu'un non-sujet, au double sens du terme. Tout d'abord, on le constate, elle n'est plus un sujet de débat politique. Les propos convenus des candidats potentiels nous renseignent plus sur leur habileté à entretenir l'illusion de la sauvegarde du "modèle social français" face à l'ogre européen (forcément ultra-libéral) que sur leur vision de bâtisseur d'avenir. Ensuite, l'Europe n'est plus un sujet au sens où, paralysée par le vide constitutionnel autant que conceptuel, sa faiblesse en tant qu'acteur autonome sur la scène internationale est patente. L'Europe serait-elle devenue une vieillerie dont on sait vaguement qu'elle a eu une utilité à une époque, mais devenue si peu efficace et encombrante qu'on ne sait plus comment s'en défaire ? Alors que l'échec du traité constitutionnel aurait dû constituer la base de départ de la reconquête des cœurs et des esprits des citoyens, rien n'a été entrepris, aucune leçon n'en a été tirée.

Et pourtant, ouvrir le débat présidentiel aux enjeux européens est indispensable. D'une part, parce que la triple crise que traverse l'UE - crise de confiance de ses citoyens, crise institutionnelle, crise économique – doit être l'occasion de se poser des questions fondamentales sur la façon de sortir de l'ornière. D'autre part, parce qu'à l'échelle mondiale, chacun sait que la capacité de la France à peser sur le cours des événements ne dépend plus seulement d'elle. Les défis énergétiques, géopolitiques, économiques, sociaux, écologiques s'invitent tous les jours à notre table et nul pays européen n'en détient à lui seul les clés. On le constate aussi bien dans la crise du Liban que dans le bras de fer énergétique avec la Russie : toute action d'envergure dans les domaines traditionnels de souveraineté des Etats doit être pensée dans une perspective européenne.

L'Europe crustacée

Dans son bref et lumineux essai, La Raison des Nations, Pierre Manent évoque Karl Polanyi, historien de l'économie, qui parlait de "nations crustacées" à propos des nations se consolidant après la Première Guerre mondiale autour de leur monnaie : "(…) nos nations, qui ont précisément renoncé pour nombre d'entre elles à leur monnaie nationale, ont une carapace de plus en plus mince et poreuse, mais des instruments préhensiles, je veux dire des instruments d'administration, si démesurés et si détachés de leur chair molle et douce qu'elles ont perdu une grande partie de leur capacité de se mouvoir." Conférer une capacité d'action à l'UE est sans doute, dans le domaine du "faire", la tâche la plus urgente. Comment y arriver ? Vaste programme, aurait dit de Gaulle. Sortir de l'imbroglio actuel demande le courage de répondre à une double question essentielle : quelle identité est-on prêt à reconnaître à l'Europe ? Quelle finalité justifie-t-elle de construire cette Europe dont les frontières s'élargissent indéfiniment ?

Une finalité sans fin

Quelle identité ? De fait, la communauté "légale" européenne est clairement délimitée par trois espaces communs (géopolitique, économique, juridique). La question essentielle est d'y faire correspondre une communauté "morale" (culture, histoire) dont l'émergence comme la définition restent problématiques. Pierre Manent va donc plus loin : "Se contenter de dire que les Européens partagent les mêmes valeurs est sans doute exact mais tout à fait insuffisant ; le Chili ou l'Australie peuvent tout aussi bien se reconnaître dans ces "valeurs" dont le caractère flou autorise toutes les interprétations (…) Quelque chose empêche de dire que l'Europe n'est pas chrétienne. La seule chose qui empêche de dire que l'Europe n'est pas chrétienne, c'est qu'elle l'est en effet". On peut bien sûr contester cette réponse simple à une question complexe. Il reste que reconnaître une essence spécifique à l'Europe a le mérite de proposer une alternative à l'universalisme mou qui sert trop souvent de carte d'identité à l'Europe politique.

Quelle finalité ? L'extension sans fin de l'Europe vide de son sens l'idée même de communauté, dont l'existence procède de la notion de différence par rapport au monde extérieur. Si le processus d'élargissement est devenu une fin en soi, alors en effet rien ne s'oppose à une Europe à 30, 40 ou 50 membres. Quelle est la vocation de cet ensemble qui n'arrive pas à tenir ses promesses de croissance économique et de développement social ? Que veut-on dire quand on évoque la notion d'Europe-puissance sur un continent incapable de se défendre seul, en perte de vitesse économique et démographique ?

Pour remettre la mécanique européenne en marche, il faut une vision fondée sur une identité et une finalité. Retrouvons donc d'urgence la volonté politique de débattre de ce qu'est l'Europe et de ce qu'elle veut devenir, au lieu de garder les yeux fermés en attendant que le reste du monde lui assigne un destin par défaut.