Toutes les campagnes électorales se font en partie sur des mots : "la force tranquille", "la fracture sociale"… Aujourd'hui comme hier, et à ce moment des débats préélectoraux, les deux leaders les plus évidents se mettent en scène en s'opposant sur deux termes : "rupture" et "continuité". N'y a-t-il là que des mots ?

Peut-être que oui. Car après tout, maintenant que nous ne faisons plus de révolutions, nous nous révélons capables d'absorber les réformes les plus radicales. Pour prendre un exemple en dehors du domaine de l'activité économique : imaginons que demain nous admettions que les couples homosexuels puissent se marier et adopter en cette qualité des enfants. Quoi que l'on pense d'une telle décision, l'on peut se mettre d'accord sur deux propositions : ce serait assurément un bouleversement des conceptions traditionnelles de la famille ; en même temps, et malgré les mécontentements qui ne manqueraient pas de se manifester, la société française survivrait à cette profonde remise en cause. Il y aurait donc à la fois, rupture et continuité.

Si les "mots" ne veulent pas dire grand "chose", au moins suscitent-ils des représentations. Or, à ces dernières, la réalité n'est pas totalement insensible. Ainsi peut-on se souvenir des grèves de décembre 1995 et se demander si une campagne électorale construite sur l'évocation de la "fracture sociale" disposait les esprits à admettre une révision du bien-aimé "modèle social français". Les mots sont des paroles, mais les paroles agissent sur les esprits. Ne négligeons donc pas leur importance. Ils nous donnent une idée de notre avenir.

De ce point de vue, les termes "rupture" et "continuité" éclairent assez bien ce qui oppose les deux candidatures les plus en vue :

  • La "continuité", c'est un peu le "ni-ni" mitterrandien. Les acquis sociaux ont fait l'unité de la France, ils ne suscitent donc aucune discussion de principe. Tout au plus un débat peut-il s'engager sur les aménagements les plus pertinents. Il faut donc se mettre à l'écoute du plus grand nombre et, pour l'essentiel, se donner le pragmatisme pour ambition.
  • La "rupture" est politiquement plus risquée. Car elle emporte avec elle une réflexion de fond sur le contenu de notre modèle républicain. Du coup, nous voilà sommés de prendre parti sur nos priorités : universalisme ou culturalisme, méritocratie ou égalitarisme, sécurité ou prévention… Sans doute aimerions-nous avoir plus de précisions sur les choix qui seront faits. Mais nous savons d'ores et déjà que cette posture donne à son auteur la possibilité d'engager des réformes en profondeur.

Finalement, cette brève digression sur les termes "rupture" et "continuité" nous conduit à deux conclusions :

  • Il en va de l'activité politique comme de toute autre activité : les gains sont à la mesure des risques. Qui promet la continuité, propose un risque limité et s'octroie en conséquence de faibles chances de réformer. Qui en appelle à la rupture accroît la prise de risque, mais s'offre dans le même temps de bien plus grandes marges de manœuvre.
  • Sur ces deux façons de prendre position par rapport au "risque politique", nous savons désormais mettre une tête.