En stigmatisant avec force la collusion entre "les médias, la politique et l'argent", François Bayrou dénonce sans proposer et, plus grave encore, sans même analyser réellement les tendances à l'œuvre dans l'industrie des médias.

Qui détient quoi ? Aujourd'hui et demain

D'après M. Bayrou, les médias français, par leur appartenance à des grands groupes qui par ailleurs sont des fournisseurs de l'Etat, introduisent des biais et des déséquilibres dans l'analyse et la couverture médiatique. Ces biais s'exercent en particulier à son détriment. Qu'en est-il vraiment ?

Sur le plan capitalistique, on peut noter quelques données factuelles et des éléments de recomposition indiscutables :

  • Suez est récemment sorti de M6 ;
  • Vivendi n'est plus présent que sur les télécoms, la musique, les jeux et les médias ;
  • le marché fait état en permanence de rumeurs concernant l'abandon de Bouygues des activités médias au profit du secteur de l'énergie ;
  • le Groupe Lagardère semble se désengager progressivement d'EADS et deviendrait alors un pure player des médias ;
  • le Groupe Bolloré entre progressivement dans le secteur mais ne détient pas d'actif fortement dépendant de la commande publique.

De fait, en l'état, M. Bayrou s'en prend donc directement à Bouygues et à TF1. Mais la cartographie actuelle des participations n'est pas aussi limpide voire simpliste que M. Bayrou voudrait le faire croire. C'est même plutôt un contresens puisque le débat industriel actuel se situe plutôt dans la relation entre les fournisseurs de contenus, d'une part, et le monde des "tuyaux" et de l'agrégation de contenus au sens large de l'autre (télécoms, moteurs de recherche …).

Un absent de l'accusation : les chaînes de service public

Fort de ce premier constat, je trouve étonnant que M. Bayrou ait soigneusement évité de stigmatiser et de mettre en accusation les chaînes de service public. Pourtant, France 2 et France 3 commandent des sondages, les commentent et donc mettent en avant les mêmes acteurs. Plus généralement, sur le fond, qu'est-ce qui garantirait davantage aux citoyens qu'un actionnaire public, en l'espèce le gouvernement, ne soit pas plus enclin à détourner un média de masse à des fins partisanes qu'un actionnaire privé voire une société cotée en Bourse, comme TF1, qui doit rendre des comptes à ses actionnaires sur sa rentabilité ?

Le rôle du CSA

En tant que simple citoyen, je ne suis pas en mesure de confirmer ou d'infirmer si le traitement de chaque candidat est équitable ou non. En fait, j'ai la naïveté de me reposer sur l'autorité de tutelle, le CSA : celui-ci doit veiller à cet équilibre par des règles, peut-être améliorables mais qui ont le mérite d'exister. Et à ma connaissance, il n'y a pas eu d'avertissements ou de procédures lancés à l'encontre des chaînes de télévision.

Je ne sous-estime pas les difficultés rencontrées par le CSA, mais quel crédit peut-on accorder à une partie prenante qui dénonce des dérives d'un opérateur sans pour autant saisir l'autorité de régulation compétente sur des distorsions qu'elle aurait constatées et qui seraient dès lors condamnables sur le plan juridique ?

Selon moi, le problème réellement politique ne se situe uniquement pas dans la répartition des temps de parole, qui peuvent être contrôlés de façon factuelle ; il se situe in fine dans la gestion de la liberté éditoriale. En effet, celle-ci a un impact sur la perception et la hiérarchisation des thèmes et à ce titre, peut faire l'objet d'une instrumentalisation politique, consciente ou inconsciente (e.g. la sécurité, les délocalisations). Mais peut-on envisager sereinement une telle régulation en ce domaine ?

Quel paysage audiovisuel de demain ? Et quel rôle pour l'Etat ?

Pour ne pas tomber dans une polémique stérile, il est nécessaire de lancer une réflexion publique sur la vision prospective du monde audiovisuel français définissant l'organisation générale et le rôle de l'Etat.

Les médias en tant que pilier de la vie démocratique et de la diffusion des savoirs et de la culture doivent faire l'objet d'un contrôle étroit de l'Etat. Ce point est incontestable. Dans le même temps, les industriels des médias doivent faire face à des chocs simultanés d'une intensité inouïe : la révolution numérique, l'émergence de nouveaux supports, la commercialisation des contenus à l'échelle mondiale, l'évolution des modes de consommation … Pour y faire face, l'innovation et les capacités de financement sont indispensables.

Plusieurs questions viennent naturellement alors à l'esprit :

  • Face à ce foisonnement, est-il réaliste d'avoir un ou plusieurs leaders mondiaux de médias d'origine française ? Quelles conditions devons-nous créer sur le territoire français pour favoriser l'émergence de ces acteurs ? Par ailleurs, sommes-nous prêts à accueillir – et à quelles conditions – sur notre territoire des géants des médias non plus en lien avec des conglomérats industriels mais tout simplement étrangers (Time Warner, Newscorp, Mediaset et demain Google ou Youtube) ?
  • Face à un monde qui bouge aussi vite et aux investissements financiers nécessaires, l'Etat peut-il être un bon actionnaire – opérateur majeur ? Là encore plus qu'ailleurs, est-ce qu'il n'y a pas une collusion entre les rôles de régulateur et d'opérateur ? Pour être plus concret, on peut mettre en opposition CNN et la volonté française affichée de financer par des fonds publics une chaîne d'information internationale ; ou encore, et ce n'est pas anecdotique, on pourrait évaluer la privatisation de France 2, qui rapporterait 4 à 5 Mds €, tout en supprimant quasiment complètement la nécessité d'avoir une redevance en France.

La nécessité d'une prise de position des politiques

Les Français regardent près de 4 heures par jour la télévision ; c'est un élément essentiel de leur quotidien. Les enjeux industriels et culturels associés sont d'une extrême importance.

La droite portée au pouvoir en 1986 avait affiché sa volonté politique de privatiser TF1 et avait de fait complété la dynamique enclenchée par la gauche en 1984 avec la création de Canal+. Le paysage audiovisuel s'en est trouvé alors radicalement et durablement transformé.

Nous entrons clairement dans une nouvelle séquence : la fin de l'ère de l'analogique aura lieu lors de la prochaine législature ; la concentration mondiale va sans aucun doute s'accélérer ; l'adaptation des régulations et des régulateurs va s'imposer.

C'est sur la façon dont l'Etat français va accompagner ces mutations qu'on est en droit d'attendre les candidats à la Présidence et non pas sur le registre de la victimisation ou celui du people.