Paul van Giers
Recruteur (occasionnel) de président

à

Mme République
1, Place Marianne
France


Madame,

Quoiqu'elles aient été consacrées à la crise du Moyen-Orient, mes précédentes chroniques ne perdaient pas de vue l'objet de ma participation à ce blog : évaluer les candidats à l'élection présidentielle, leur programme, leur aptitude à gérer le changement et leur personnalité.

Nous avons eu la confirmation que la politique étrangère ne constitue pas un terrain où l'opposition croit possible de s'opposer. M. Fabius s'y était essayé l'an dernier avec son Non au référendum sur la constitution européenne – pour autant qu'on considère que la politique européenne fasse encore partie de la politique étrangère. Il n'en a guère tiré de crédit. Les électeurs modérés qui voyaient en lui un européen bon teint ont interprété son reniement comme une faute inspirée par une manœuvre politique subalterne. La gauche de la gauche n'est sans doute toujours pas revenue du soutien inattendu dont elle a ainsi bénéficié d'un grand bourgeois égaré hors de son terrain. En fin de compte, M. Fabius s'est mis lui-même au niveau de MM. Bové et Besancenot. On doute ici que ses compères d'un jour soient disposés à lui apporter jamais leurs votes pour autant.

J'ai montré dans mes trois billets précédents que la crise du Moyen-Orient offrait l'occasion d'articuler une position rationnelle pour la France différente de celle du président de la République qui me paraît ondoyante, contrainte et aventureuse. Il y avait matière à interpeller le chef de l'Etat sur le revirement jamais justifié de sa position entre mi août et la décision d'envoyer des troupes françaises sous le pavillon onusien. Il y avait de quoi s'insurger contre la manière dont les lobbies ont donné de la voix parce que la France ne renonçait pas assez vite à ses conditions initiales pour se conformer aux injonctions de l'étranger.

Principale leçon de cet épisode : n'espérez pas trop, Madame, retrouver chez aucun des candidats qui se pressent pour vous séduire aujourd'hui, ni un intérêt fort pour la politique étrangère, ni un penchant pour l'indépendance, ni le sens du théâtre qui vous captivait chez le général de Gaulle.

A droite, le seul homme politique vivant qui ait montré un peu de panache dans ce domaine au cours des années passées, et de la virtu, c'est M. de Villepin, mais on a vu à quel point il manque de jugement. A gauche, le seul candidat qui ait tenté de faire levier de la crise pour manifester son existence, notamment en se rendant à l'étranger, c'est M. Lang, mais on ne voit pas quelle crédibilité il y a gagné.

Les autres ténors de la gauche et du centre semblent s'être alignés sur la position du président de la République comme si elle était incontestable et de toute sécurité. Je dis bien semblent, car on attend toujours en vain le son de cloche de M. Jospin, l'homme qui proclame à qui veut l'entendre qu'il a les qualités d'un homme d'Etat, sans parler de MM. Strauss-Kahn, Fabius et Bayrou, ni oublier Mme Royal, inaudible sur ce sujet.

Dans ma dernière chronique, j'ai souligné les dangers de l'alignement de la politique étrangère de la France sur celle de MM. Bush et Blair. J'ai émis le souhait que le silence approbateur des candidats de l'opposition ait été justifié par les assurances que le président de la République auraient pu leur donner sur l'issue des négociations pour sortir de la crise – des assurances qui auraient cadré avec une politique bipartisane sur le Moyen-Orient. Une confidence faite par le président de la République au premier ministre espagnol lors du récent sommet d'Helsinki, confidence étrangement surprise par la télévision, confirme que le président lui-même a conscience d'avoir engagé la France dans une voie qui pourrait devenir dangereuse d'ici quelques mois – il a parlé, je crois, de quatre ou cinq mois. Selon lui, l'issue dépend de la position que prendra l'Iran dans ces négociations, position sur laquelle il exprime un certain optimisme. Nous verrons.

En attendant, avec nos compères Italiens dont on ignorait qu'ils aient eu une armée, nous remplaçons les Américains et les Anglais trop déconsidérés et trop occupés par ailleurs, et nous jouons les supplétifs de l'oncle Sam – sans espoir d'influencer aucunement sa position – en nous mettant dans la main de l'Iran. Superbe manœuvre appuyée par quelques organes de presse français alignés sur la Voix de l'Amérique…

Le seul candidat qui ait poussé ses pions dans cette affaire en paraissant savoir où il va, c'est M. Sarkozy. Peut-être est-il convaincu du bien fondé de la position du gouvernement français. Peut-être l'a-t-il inspirée. Peut-être est-il seulement animé par des considérations de politique intérieure. Quelle que soit l'explication, et sans éprouver le moindre sentiment anti-américain, je ne mets pas cette prise de position à son crédit.

                                                  ***

Ceci nous ramène à la course à la présidence. Ayant pratiquement éliminé ses rivaux de droite en cultivant sa différence, M. Sarkozy se présente maintenant comme le fédérateur de son camp. Les opportunistes de son parti sentent le vent tourner. Il ne leur faut pas s'éloigner du fumet du pouvoir. On se rallie donc à tour de bras, l'important pour ne pas rester en rade est de ne pas être le dernier. Dans l'élection primaire au sein son camp, M. Sarkozy a passé le premier tour où on élimine. Il arrive au second, où on rassemble.

La logique voudrait que M. Sarkozy lance maintenant des attaques un peu vives contre l'opposition. Rien de vaut en effet une bonne querelle avec l'adversaire pour souder un camp encore un peu hétérogène – François Mitterrand était passé maître dans l'art de trouver les angles qui masquaient les divergences entre ses alliés et détournaient l'attention en créant un débat sur les faiblesses de l'ennemi. On va voir que M. Sarkozy a appris de lui.

                                                  ***

Au demeurant, il n'y a pas urgence. L'élection n'est pas encore pour demain. Et puis la discorde règne chez l'ennemi de M. Sarkozy, et sans que ce dernier y soit pour rien.

On se perd en conjectures sur les raisons qui ont conduit les instances dirigeantes du PS à faire voter un programme avant de choisir leur candidat. Est-ce que le secrétaire général du PS se rendait compte à quel point il allait affaiblir l'image du candidat finalement retenu ? Est-ce qu'il a proposé ce processus pour favoriser discrètement Mme Royal qui, elle-même avait déjà décidé de faire campagne "ailleurs" ? Est-ce que les instances du PS qui ont approuvé ce processus n'ont pas vu le piège dans lequel elles allaient se prendre les pieds ? Est-ce que les membres du comité Théodule du PS qui était chargé d'entériner le processus étaient aux abonnés absents ce jour-là ? Vraiment, on se perd en conjectures.

Quelle meilleure manière pour départager les candidats que de juger chacun sur son projet de programme ? Quelle meilleure manière de les déconsidérer dans l'opinion que de leur faire promettre, en tant que futur(e) président(e) de la République, d'appliquer un programme de parti politique – et non leur vision politique pour la France ? Quelle incroyable manière de se tirer une balle dans le pied que d'organiser une confrontation des personnes après avoir fait converger tous les candidats sur un programme ! Madame République, retenez une leçon de cette cacophonie : au chapitre capacité de conduire le changement, M. Hollande, secrétaire général du PS avant d'être candidat, et qui n'était déjà nulle part, recule de trois cases.

M. Sarkozy doit rire sous cape en enregistrant les machos de service et leurs sicaires attaquer Mme Royal, qui sur son manque d'expérience, qui sur ses mensurations… Le moment venu, si Mme Royal y survit, ainsi qu'à ses propres erreurs, M. Sarkozy n'aura pas besoin de lancer ses propres torpilles. Il lui suffira de rappeler au bon peuple l'opinion que ses alliés ont de Mme Royal.

Quand je parle des erreurs de Mme Royal, je fais allusion à quelques maladresses de forme – des mots un peu vides de sens, l'illusion que le net va faire son programme, sa manière arrogante de ridiculiser une militante dont, par parenthèses, nous ne saurons jamais si elle était de bonne foi ou manipulée – et surtout à la vacuité de ses positions de fond sur les grands sujets – elle semble toujours répéter les mêmes refrains dans le registre étroit qui est le sien. En sens inverse, tactiquement, elle marque un point sur tous ses adversaires réunis : elle ne répond pas à leurs attaques. Elle poursuit son chemin avec constance. Un point pour elle, un très bon point. Elle montre qu'elle a des nerfs.

                                                  ***

En attendant, M. Sarkozy lui vole la vedette.

Il l'a asphyxiée sur le chapitre de l'école et de la carte scolaire. Lorsqu'il a prononcé son discours sur ce thème aux universités d'été de l'UMP, savait-il que Mme Royal avait l'intention d'en parler également le même jour ? La télévision ne s'est pas privée de mentionner que Mme Royal avait renoncé à exprimer ses propres positions, contrainte en quelque sorte. Du coup, elle paraît à la remorque.

Sur le fond, ils sont sur la même longueur d'onde ; du coup, il y a une prime au premier qui lance le thème et qui s'exprime le plus fortement. Pour cette rentrée, donc, avantage à M. Sarkozy.

                                                  ***

Le débat sur la carte scolaire est révélateur d'une évolution de la méthode Sarkozy, une évolution qu'il pratique peut-être d'instinct, ou qu'un bon consultant aurait pu lui conseiller (voir la fin de ce billet).

Il a d'abord ancré l'idée qu'il incarnait la rupture. Tollé des conservatismes ! Mais au moins, il n'est pas passé inaperçu comme ce pauvre M. Bayrou dont le parti incarnait autrefois la volonté de réforme. Dans un monde surmédiatisé où il est difficile de se faire entendre, parler de rupture, ça devait faire du bruit. Effet obtenu. Une fois le message passé, quel besoin de revenir sur le mot ? L'idée a été instillée.

Le temps de passer aux démonstrations est venu. M. Sarkozy a essayé de traduire l'idée de la rupture en actes dans le domaine économique. Il était allé chercher au Danemark un exemple où un mélange de précarité et de sécurité fait, semble-t-il, bon effet sur l'emploi. Un premier ministre brouillon et désireux de lui voler la vedette a gâché le dossier.

Il a fallu changer la direction de tir : voilà que M. Sarkozy sort la carte scolaire de son jeu. Et là, pas besoin de parler de rupture. La voilà qui se pratique, sous vos yeux. Ou plutôt, la rupture telle qu'il la pratique maintenant, c'est là l'inflexion intéressante dans le comportement de M. Sarkozy depuis l'été, ce n'est plus comme il l'a lui-même laissé entendre au printemps, un changement radical par rapport à la pratique de compromis sans ligne directrice de l'équipe actuelle. La rupture telle que la pratique maintenant M. Sarkozy, elle est double. D'abord dans les esprits : il s'attaque aux idées reçues, aux fausses bonnes idées, surtout si elles constituent la grammaire obsolète de la gauche conservatrice. Seulement lorsque l'idée est semée, il promet de la pratiquer plus tard dans les faits : il réformera s'il est un jour "en position" comme il dit. Un de ces quatre matins, M. Sarkozy serait bien capable de nous expliquer que changer, c'est changer deux fois.

                                                  ***

Premières vaches sacrées sacrifiées sur l'autel de la rupture nouvelle formule : la carte scolaire et, un cran plus loin, la culture bobo.

Même les Français qui n'ont pas d'enfant scolarisés connaissent le principe : la mixité sociale à la française, politiquement correcte, passe par la construction de logements sociaux dans les villes bourgeoises – c'est le côté mixité géographique – et la scolarisation de tous les enfants dans des écoles proches de leur domicile – c'est le côté mixité scolaire.

Dans les faits, ça ne se passe évidemment pas du tout comme ça. Je dis évidemment, parce que cette approche aurait peut-être été valable dans un monde en pleine urbanisation, où les distances seraient grandes et où marcher à pied aurait été le principal moyen de se déplacer. Au XIXe siècle, par exemple. Dans les conurbations du XXIe siècle où les distances sont abolies par les moyens de transports et où les gens ne travaillent pas sur leur lieu de résidence, l'approche était obsolète avant même d'avoir été expérimentée.

Ajoutez à cela que les électeurs et les élus locaux n'ont guère d'appétit pour la mixité géographique. Il n'y a pas qu'à Neuilly ou le quartier du Panthéon, lieu de résidence de quelques apôtres de cette mixité, qu'on refuse la construction d'HLM. Et là où la construction de logements sociaux assure une véritable mixité géographique, il y a un incroyable consensus gauche-droite sur le thème du sauve-qui-peut général pour échapper à la carte scolaire.

J'ouvre une parenthèse pour mieux éclairer les positions des uns et des autres. Il y a quelques années, peut-être même plus d'une dizaine, François de Closets avait brillamment démonté les mécanismes du conservatisme social ancré dans le système d'éducation français. Je résume sa thèse de mémoire car je n'arrive pas à remettre la main sur son livre : conservez une orthographe désuète, défendez des règles de grammaire d'une complexité invraisemblable, changez les programmes de mathématiques en introduisant des approches formalistes et abstraites incompréhensibles aux parents d'élèves et vous aurez élevé une barrière infranchissable qui laisse les gens modestes aux portes de la société, une protection en béton pour la survie du corps enseignant de génération en génération (qui mieux que les parents professeurs pour aider leur progéniture lorsqu'elle revient de classe complètement larguée ?) et une rente pour l'enseignement privé.

Est-ce que le contrôle direct ou indirect que M. Jospin a exercé sur l'éducation nationale pendant une dizaine d'années a changé les choses ? J'ai écrit dans un post consacré à ses tentatives de retour en politique qu'il me paraissait avoir totalement échoué dans la réforme du seul département ministériel dont il a jamais été responsable. Cela m'a valu un courrier critique abondant. Voilà pourtant, en somme, une belle illustration de son talent réformateur. On aurait pu s'attendre que l'ancien militant trotskiste venu de la gauche de la gauche veuille changer les choses, changer la société, voire changer la vie – n'était-ce pas le slogan, à une certaine époque, du parti qu'il avait rejoint ? – changer la vie, donc, des gens modestes, des immigrés, des illettrés, qui sont maintenus hors les murs de notre société par cette barrière culturelle. Que non ! Qui se souvient d'ailleurs des réformes lancées par M. Jospin quand il était ministre de l'Education nationale ? Qui peut en citer une dont les lecteurs de ce blog se souviendront ? Dans un rôle plus modeste et plus court, qu'on approuve ses prises de position ou pas, Mme Royal a laissé une autre marque.

Résultat de ces années de gestion de l'éducation par les socialistes : tous vos journaux vous expliquent maintenant à l'envi que les dérogations à la carte scolaire se comptent par milliers, que les enseignants ne sont pas les derniers à en demander – ils connaissent les filons – et que les non-enseignants s'échangent ouvertement les meilleurs tuyaux pour échapper à la règle, avec la complicité des responsables d'école, de collège, de lycée, le tout sur un fond de concurrence de l'enseignement privé. Et M. Jospin n'y a rien trouvé à redire – pas un mot de lui à ma connaissance, ni aujourd'hui, ni dans le passé – il n'y a rien changé.

Est-ce un bien ? Est-ce un mal ?

Première conviction : une situation qui permet aux débrouillards de s'en sortir en laissant les autres sur le carreau est condamnable : contraire à l'égalité chère au cœur de la gauche. Suffirait-il d'aménager la carte scolaire sans la supprimer ? Il ne faudrait pas se contenter d'aménagements qui consolideraient seulement la pratique des dérogations en faisant l'économie de la réforme de fond – car la vraie question, c'est de savoir ce que le ministère de l'Education et les enseignants proposent pour que les Français partagent la même éducation et qu'une élite aussi capable, aussi compétente que l'élite internationale s'en dégage néanmoins à la sortie.

Les opinions sur la réforme de la carte scolaire oscillent entre deux grands types de réponse. On peut vouloir revenir au système de départ – mixité géographique et mixité scolaire sans dérogation. On peut vouloir une mixité sociale sans carte scolaire.

La vulgate socialiste, le politiquement correct du corps enseignant – je ne parle pas de ce que font les enseignants quand il s'agit de l'avenir de leurs enfants – et l'éditorial du Monde prônent le maintien de la carte scolaire. C'est un bel exemple de position idéologique. Je veux dire par là qu'elle résulte de l'application de principes à une situation qu'on n'analyse pas, à un système qu'on ne cherche pas à remettre en cause et où l'opinion des usagers du service public de l'enseignement est tenue pour non avenue parce que déviante. C'est une position morale. On refuse tout élitisme. On refuse d'écouter les intéressés au nom de l'idéologie.

La vraie surprise du débat ne vient pas de Mme Royal – femme issue de la droite comme Tony Blair, qui pense qu'il faut aider la gauche à sortir du carcan de ses idées conservatrices et rétrogrades. Elle vient de Mme Fadela Amara.

Mme Amara est la présidente du mouvement Ni putes, ni soumises. Elle représente la population que les professeurs, et le système de l'éducation qu'ils cogèrent via leurs syndicats, maintiennent avec persévérance hors les murs – la population que, dans un post sur ''les Trois France'', que j'avais appelé la Tierce France.

Mme Amara est évidemment favorable à la mixité sociale – mais pas dans les mots, dans les faits. Elle prend des libertés avec la langue de bois des idéologues. Elle écrit dans Libération du 7 septembre : Avec l'échec de la mixité sociale, pour laquelle aucune politique volontariste n'a été engagée, la carte scolaire est devenue l'une des plus grandes hypocrisies de notre système éducatif. Et elle ajoute : L'école n'est pas un sanctuaire (…) nous devons à l'image du busing aux Etats-Unis créer les conditions d'une véritable mobilité de nos enfants, de leur domicile vers le centre ville. C'est le seul moyen pour les filles et les garçons d'échapper à l'enfermement de la cité et d'acquérir les bases de leur émancipation.

Mme Amara reflète la position de celles et ceux qui veulent s'en sortir, passer de ce côté-ci du mur, s'intégrer dans la société.

Libre de ses mouvements, M. Sarkozy reprend la thèse au compte de la droite et met un coin entre les socialistes. Prisonnière d'un processus de désignation inepte et des idéologues de son camp, Mme Royal a un handicap à refaire. M. Sarkozy marque ainsi un point contre son adversaire.

                                                  ***

M. Sarkozy s'offre en plus le luxe d'une attaque frontale contre l'esprit de mai 68 transposé à l'éducation, une attaque qui mérite d'être relevée.

Allons-y d'un petit souvenir personnel : adolescent, j'allais au lycée – au lycée de la République, pas dans un collège privé – en costume et cravate. C'était quelques années avant mai 68. On attendait le professeur en rang devant la porte de la classe – en terminale ! Quand on était déjà en classe au moment où il arrivait, on se levait, comme M. Sarkozy le demande maintenant. Quand j'y pense, j'en suis tout traumatisé...

Mai 68 est passé par là, avec son célèbre "Il est interdit d'interdire", et l'école de Summerhill – les oublieux et les ignorants iront retrouver les traces de cette institution dans les bonnes encyclopédies ou sur le site éponyme – a commencé à faire des ravages. Surtout pas d'affrontement avec l'enfant, du dialogue, de la liberté, de l'autodétermination, etc. Le règne de l'enfant roi commençait.

La vie et les œuvres remarquables de M. Aldo Naouri, grand pédopsychiatre, ont montré à l'envi qu'une bonne manière d'aider les enfants qui souffrent, c'est de commencer par soigner les névroses de leurs parents. Sans le citer, M. Sarkozy le rejoint et dit en substance : Elèves de l'Education nationale de ces trente dernières années, vous avez été les victimes de cette inconséquence qu'est l'esprit de mai 68 appliqué à l'éducation.

Le jugement n'est pas très nuancé. En tous cas, il porte.

Le même Libération du 7 septembre qui donne la parole Mme Amara, offre trois colonnes de la même page à un professeur d'un lycée de Cergy qui explique doctement que "chasser la violence de l'école est une double erreur" – je renvoie à Libération les lecteurs qui seraient intéressés par des propos sur la manière dont les lycées doivent apprivoiser la violence (sic) des élèves sans la chasser. Dans la même veine, un tout récent sondage montre que la majorité des jeunes ne pensent pas que la loi doive s'appliquer à eux lorsqu'ils ne sont pas d'accord avec elle. La jeune professeure de dessin poignardée par des élèves avant l'été appréciera certainement.

Il y a dans la remise en cause frontale de l'esprit de Mai 68 par M. Sarkozy, au moins dans le domaine de l'éducation, quelque chose de stupéfiant pour Saint Germain des Près, les bobos et les lecteurs du Monde. Il a osé ! Comment est-ce possible ? Le Monde commet à la défense du mythe M. Le Boucher, un journaliste remarqué pour des prises de positions plutôt libérales … Il titre Vive Mai 68 un édito censé répondre à une attaque plus générale… mais peu importe. La gauche conservatrice est sur la défensive.

Second bon point à M. Sarkozy pour ce coup porté à cette autre vache sacrée.

                                                  ***

Troisième démonstration des qualités de manœuvrier de M. Sarkozy : l'attaque sur le front des régimes spéciaux de retraite au moment où s'engage le débat sur la privatisation de Gaz de France.

S'en prendre à un sujet sur lequel s'est brisée la carrière de M. Juppé demande un certain courage – une vertu qui fait apparemment défaut à M. de Villepin, si l'on en juge par sa réaction aux propos de MM. Fillon et Sarkozy. Le faire avant les élections relève du bon sens et d'un esprit démocratique : si M. de Villepin avait été élu – ce qu'il n'a jamais été – sur un programme incluant le CPE – que personne n'avait jamais eu l'occasion de défendre devant aucun électeur – sa réforme n'aurait peut-être pas tourné court.

La manière dont M. Sarkozy a procédé est également intéressante : M. Fillon, son conseiller, lance le débat. Protestations de la gauche mais aussi embarras parce qu'on se sent quelque peu coincé – il était plus facile de faire la grève contre des réformes que personne n'avait demandé à M. Juppé de lancer qu'il n'est confortable d'aller défendre des intérêts catégoriels à la veille des élections. Et, au temps suivant de la manœuvre, M. Sarkozy de soutenir son conseiller et de faire de la pédagogie avec, au passage, une petite leçon de démocratie : le peuple se prononcera sur l'orientation et la concertation s'engagera sur la base d'un mandat clair.

Voir plus haut : changer, c'est changer deux fois.

De la belle ouvrage.

                                                  ***

Résultat des courses de cette rentrée : deux à un dans le duel Sarkozy-Royal.

Un point pour Mme Royal, en dépit de quelques ratés, même si, hélas pour elle, c'est un point marqué contre son camp, pour son refus de critiquer des concurrents qui la critiquent de basse manière y compris en stipendiant des plumes anonymes.

Deux points pour M. Sarkozy, qui sont le résultat de trois pas en avant et un pas en arrière : un point pour sa prise de position contre la carte scolaire, un pour sa dénonciation des effets de la permissivité de Mai 68 dans le domaine de l'éducation et un pour la mise des régimes de retraite spéciaux au programme de la réforme. Trois au total, dont je déduis un point pour l'alignement sur la politique américaine au Proche-Orient. Résultat : deux.

                                                  ***

La gauche sent sa faiblesse. Elle crie au combat inégal. Elle accuse M. Sarkozy de voyager aux frais de la République. Mais est-ce vraiment une question de sous ?

Les succès de M. Sarkozy ne révèlent-t-il pas que l'UMP est mieux préparée que le PS, que le programme de l'UMP – non publié, ce qui le met à l'abri des critiques en règle – est plus solidement charpenté que celui du PS, que la tactique de l'UMP (un candidat, des attaques inattendues sur des sujets qui révèlent des dissensions à gauche, en attendant la publication du programme) est meilleure que celle du PS (un programme, des candidats à la candidature divisés qui s'attaquent personnellement et pas encore de candidat unique à l'élection) ?

Il serait temps que la gauche se réveille.

                                                  ***

Je termine ce blog avec quelques mots personnels, sur son auteur et le Boston Consulting Group, la société de conseil dans laquelle il travaille.

En janvier 2006, les dirigeants de l'Institut de l'entreprise m'ont invité à participer à Débat 2007.fr. J'étais alors – je suis encore – un des associés du Boston Consulting Group à Paris, senior par l'âge et l'ancienneté. J'avais déjà décidé de faire évoluer mes activités : moins de conseil à mes clients dans la forme très prenante où je l'ai pratiquée pendant 17 ans, des conseils plus personnalisés à quelques dirigeants d'entreprise amis, plus de temps pour la réflexion personnelle, du temps pour un enseignement sur la conduite du changement et le leadership, du temps pour écrire, etc. J'étais convenu avec mes associés que la bascule aurait lieu au dernier trimestre 2006.

J'ai donc accepté de participer à Débat 2007.fr mais en prenant un pseudonyme que je comptais abandonner au moment de cette bascule. Ce faisant, je cherchais moins à me protéger des réactions éventuelles de mes clients qu'à laisser mes associés du BCG à l'écart d'une initiative qui m'était personnelle. J'ai commencé à collaborer à Débat 2007 à partir de mars. J'ai levé le voile sur mon identité à l'occasion d'un post sur le dilemme du prisonnier publié en août.

A quelque temps de là et sans qu'ils soient au courant de mon initiative, quelques-uns de mes associés ont proposé à l'UMP de réfléchir sur son programme. Plusieurs journaux, dont Le Monde daté du 15 septembre, ont fait état de cette collaboration. En somme, ils ont travaillé pour un des candidats à l'élection, comme on travaille pour un client.

Leur démarche et la mienne, ni concertée ni complice, étaient totalement indépendantes. Elles le restent. Je persévérerai dans le positionnement de recruteur (occasionnel) de président, que j'ai adopté dans mon premier billet. Ceci n'interdit pas de formuler une préférence, mais au dernier jour seulement et en comparant programmes, capacités à conduire le changement et personnalité fonction de ce que je considère comme l'intérêt de l'entreprise France. Seul changement : je continuerai ce blog sous mon nom.

Didier Ribadeau Dumas
Recruteur (occasionnel) de président
17 septembre 2006